Pape François, La Joie de l’Évangile, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium

  • Dernière modification de la publication :décembre 27, 2023

Pape François, La Joie de l’Évangile, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, Artège, Perpignan, 2013 (Traduction officielle), ISBN : 978-2-36040-266-3, Prix : 8,95 € (Édition originale, Libreria Editrice Vaticana, 2013). Recension par le Professeur Benoît Élie AWAZI MBAMBI KUNGUA,

Lien théologique (1) : Conférence du Professeur Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, intitulée « De la Bibliocratie à la Bibliothérapie : Variations philosophiques pour une Praxis émancipatrice dans le Cerclecad », donnée au CERCLECAD, dans la salle du Sénat de l’Université d’Ottawa, novembre 2014
https://www.youtube.com/watch?v=ZkAel2oohak

Lien théologique (2) : Professeur Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, « Lancement des ouvrages : ‘’Déconstruction phénoménologique et théologique de la Modernité occidentale’’ et ‘’Les Intellectuels africains au Canada’’ » :
https://www.youtube.com/watch?v=qbis1whzXxo&t=19s

Dans cette exhortation apostolique qui inaugure son pontificat, le Pape François invite les chrétiens à la « joie de l’Évangile de Jésus-Christ » et fixe les grands axes de son pontificat : « La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus-Christ la joie naît et renaît toujours. Dans cette exhortation je désire m’adresser aux fidèles chrétiens, pour les inviter à une nouvelle étape évangélisatrice marquée par cette joie et indiquer des voies pour la marche de l’Église dans les prochaines années. » (p. 5).

L’Exhortation est charpentée par cinq chapitres :

Le premier chapitre traite de la transformation missionnaire de l’Église. Cette Église missionnaire est essentiellement définie par le Pape comme « Une Église « en sortie missionnaire » ». La source de l’évangélisation consiste à faire voir la primauté de l’initiative divine qui nous a aimés le premier et qui continue de nous guider par son Esprit Saint et par son Fils Unique Jésus-Christ, Seigneur et Sauveur du monde. Cette mémoire de la priorité de l’élection divine sur notre mise en route à la suite de son fils est qualifiée par le pape de « mémoire deutéronomique » par analogie à l’historiographie deutéronomiste dans l’Ancien Testament. Elle se transforme en « mémoire eucharistique » dans notre célébration ecclésiale de notre salut obtenu dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ. La théologie de l’Église en « sortie missionnaire » est fondée sur l’exode et l’ekstase que les appels de Dieu dans la Bible induisent dans la vie de ses élus : Abraham doit quitter son pays pour aller vers la terre de la promesse et Moïse doit retourner en Égypte pour libérer les Hébreux de l’esclavage de Pharaon, le dieu solaire d’Égypte. C’est la raison pour laquelle chaque Église particulière sous la conduite de son évêque est appelée à écouter les motions de l’Esprit Saint dans le lieu social et politique concret où elle vit sa mission primaire d’évangélisation. Pour le Pape François, la toute-puissance de Dieu se manifeste dans sa miséricorde. C’est pourquoi il demande aux prêtres de ne pas transformer le confessionnal en une salle de torture, mais en un lieu de manifestation de la miséricorde infinie de Dieu.

Le deuxième chapitre traite de la crise de l’engagement communautaire dans toutes les institutions de nos sociétés modernes, sécularisées et émancipées. Ce chapitre est construit autour de l’impératif théologique du « discernement des esprits » dans la tradition ignatienne consistant à éprouver les motions des esprits : suivre et accomplir les motions du Saint Esprit et rejeter les motions du Diable et de ses démons hideux. Le Pape parle de l’apathie, des angoisses et de la désespérance qui s’emparent des individus – surtout dans les pays dits « riches » et « développés » en dépit des progrès scientifiques, technologiques et informatiques. Cette réduction technologique de l’être humain aggrave le taux du chômage, d’exclusions et des sans domiciles fixes qui meurent de froid dans l’indifférence générale de la société. L’être humain est de plus en plus traité comme une machine, un robot. Des injustices croissantes s’installent au sein même des pays du Nord et se creusent drastiquement entre les pays du Nord et ceux du Sud. Pour le Pape, la « pseudo-crise » financière et économique mondiale est une conséquence apparente d’une crise anthropologique et civilisationnelle plus profonde issue de l’idolâtrie de l’argent et l’adoration du « veau d’or » néolibéral. Le propre de l’idolâtrie néolibérale et consumériste consiste à déshumaniser l’être humain et à le réduire au statut d’un objet, d’une chose, d’une marchandise et d’une machine. Cette idolâtrie se répercute aussi dans les protocoles cliniques et thérapeutiques des biomedecines mécanisées. Cette crise anthropologique de l’homme chosifié renvoie à une crise éthique et théologique provoquée par la transcendance d’un Dieu non manipulable par les forces du marché, du mal et de la mort : « En définitive, l’éthique renvoie à un Dieu qui attend une réponse exigeante, qui se situe hors des catégories du marché. Pour celles-ci, si elles sont absolutisées, Dieu est incontrôlable, non-manipulable, voire dangereux, parce qu’il appelle l’être humain à sa pleine réalisation et à l’indépendance de toute sorte d’esclavage. » (p. 69). Cette idolâtrie marchande et consumériste accélère la désintégration des familles, le relativisme moral, l’indifférence face aux souffrances d’autrui et les inégalités croissantes, sources des violences protéiformes dans les quatre coins du monde. Cette sécularisation allergique au message de l’Évangile de Jésus-Christ et à la mission prophétique et eschatologique de l’Église dans le monde constitue un terrain fertile pour le néo-gnosticisme, le néo-pélagianisme, l’occultisme et le Nouvel Âge qui impactent sur l’ingénierie néolibérale des démocraties modernes et mondialisées.

Le troisième chapitre expose l’essence même de l’Église qui est une communauté des peuples du monde convoqués par le Saint Esprit à la montagne de la Nouvelle Alliance scellée dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ, Seigneur et Sauveur du monde. L’Église ne peut pas exister théologiquement sans cette annonce persévérante du kérygme basé sur la mort, la résurrection, l’ascension et le don de l’Esprit à la Pentecôte. C’est ce lieu trinitaire de l’Amour de Dieu qui justifie la mission de l’Église tous les jours jusqu’à la fin des temps. Tout en annonçant l’Évangile, l’Église baptise les disciples de Jésus-Christ au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. L’Église annonce le salut que Dieu lui-même accomplit à travers la mort et la résurrection du Christ par pure grâce et dans sa miséricorde gratuite : « de sorte que, comme nous pouvons le voir dans l’histoire de l’Église, le christianisme n’a pas un modèle culturel unique, mais « tout en restant pleinement lui-même, dans l’absolue fidélité à l’annonce évangélique et à la tradition ecclésiale, il revêtira aussi le visage des innombrables cultures et des innombrables peuples où il est accueilli et enraciné. » (p. 131). C’est uniquement la puissance du Saint Esprit qui transforme nos cœurs pour nous introduire dans la pleine intimité de la communion trinitaire d’amour au sein des personnes de l’unique essence divine. C’est la fidélité au mystère de l’Incarnation qui nous préserve de tomber dans un christianisme mono-culturel et monocorde. Cette théologie de l’incarnation doit valoriser les pratiques de la piété populaire en faisant de chaque chrétien ayant rencontré expérimentalement l’amour de Dieu dans le Christ, un missionnaire dans sa famille, son quartier, sa paroisse et sa ville. C’est donc l’Esprit Saint qui distribue ses charismes pour que le peuple de Dieu puisse grandir à la plénitude de la « stature du Christ » et qu’il porte des fruits en abondance pour le Royaume de Dieu au milieu du monde jusqu’à la fin des temps. Le charisme des théologiens en dialogue constructif avec les autres sciences humaines et la culture sécularisée moderne consiste à approfondir le donné révélé en tenant compte des requêtes, problèmes, angoisses et souffrances de l’homme d’aujourd’hui aux prises avec les avancées technologiques et les nouvelles idolâtries néo-paganistes du veau d’or néolibéral.

Le quatrième chapitre parle de la dimension sociale de l’évangélisation qui s’adresse à un peuple avec sa culture, ses traditions, ses us et coutumes et ses cosmogonies. Parce que c’est l’action de l’Esprit Saint qui est primordiale, l’évangélisation véritable consiste à discerner ses motions dans notre vie quotidienne et à les mettre en pratique et en même temps rejeter les tentations du diable qui refusent l’amour de Dieu. Confesser la Paternité divine de Dieu, c’est d’un seul mouvement reconnaître la dignité de chaque individu qui est fils adoptif de Dieu dans l’Unique Fils qu’est l’Esprit. Seul l’Esprit Saint nous plonge dans cette communion trinitaire qui implique aussi la communion des saints entre l’Église triomphante et l’Église militante qui pérégrine sur la terre. C’est la raison pour laquelle toute la doctrine sociale de l’Église vise l’intégration sociale des pauvres, la paix sociale, l’amour politique et le dialogue social. L’option préférentielle pour les pauvres implique une attention religieuse et sociale à leurs besoins au nom de l’amour que Dieu lui-même leur porte : « Heureux les pauvres, car le Royaume de Dieu est à eux. ». Cette option préférentielle pour les pauvres s’enracine dans les 4 principes herméneutiques qui sous-tendent la « doctrine sociale de l’Église » sous forme des tensions bipolaires :

1/ Le temps est supérieur à l’espace. Cela signifie qu’il existe une tension bipolaire entre la plénitude du temps comme horizon qui s’ouvre devant nous et le moment qui est l’expression de la limite dans un espace donné. Notre vie se déroule dans cette tension inassouvie entre la plénitude de l’horizon temporel et la conjoncture d’un moment dans un espace bien délimité. Ce premier principe permet de prendre du temps pour travailler à long terme sans se laisser décourager par les revers, les échecs, les doutes, les découragements et les défis du moment présent dans une conjoncture sociale et politique déterminée. Travailler dans la longue durée implique la priorité accordée aux processus actionnels plutôt que des espaces de pouvoir politique.

2/ L’unité prévaut sur le conflit. Tout en étant conscient du caractère inéluctable des conflits dans une société humaine, le Pape demande de ne pas perdre de vue la perspective et l’horizon de l’unité qui est à construire dans une recherche commune et assidue du bien commun et de l’intérêt de la communauté sur l’individu.

3/ La réalité est plus importante que l’idée. La tension bipolaire entre la réalité et l’idée est constitutive de la finitude humaine qui ne peut pas poser dans l’être les étants du monde sur lesquels porte sa science et son savoir. C’est la raison pour laquelle, le Pape nous exhorte à combattre les idéologies qui imposent des biais étroits et abstraits sur une réalité beaucoup plus complexe, opaque, hétérogène, composite et entrelacée.

4/ Le tout est supérieur à la partie. Cela se traduit aujourd’hui dans la tension entre la globalisation et la localisation. D’une part, la mondialisation fait apparaître l’entrelacement des problèmes de la planète, notamment à travers l’aggravation des crises écologiques, sanitaires, économiques et culturelles, et d’autre part, la localisation nous permet d’avoir les pieds sur notre terre, notre société et notre peuple à partir desquels nous regardons l’immensité du monde devenu technologiquement et idéologiquement un village global, un marché mondial. C’est ici que le Pape développe l’importance du dialogue social, œcuménique, interreligieux et avec le Judaïsme.

Le cinquième et dernier chapitre est intitulé : « Évangélisateurs avec esprit ». Il clôt cette méditation captivante et prophétique du Pape François en mettant l’accent sur la malléabilité à l’action de l’Esprit Saint dans nos vies, car sans cette action il n’existe ni Église ni évangélisation. La vie dans l’Esprit implique de longues heures d’oraison, de méditation de la Parole de Dieu, la lectio divina et la contemplation. Sans cette immersion dans l’intimité trinitaire, la mission de l’Église sombre dans l’activisme, le volontarisme et les différentes idéologies socialistes, mondaines et syndicalistes. Évangéliser dans l’Esprit Saint signifie l’expérience personnelle, vivante et intime de l’amour du Christ qui nous sauve et dont nous voulons être témoins tout au long de nos vies. Sans cette expérience personne d’être sauvé par le Christ, aucune évangélisation n’est possible.

Le Pape termine son exhortation en implorant la Vierge Marie qui intercède pour nous auprès de son fils, Jésus-Christ. Il nous invite à nous laisser guider par le Saint Esprit et à éviter la tentation de tout contrôler dans nos vies : « Toutefois, il n’y a pas de plus grande liberté que de se laisser guider par l’Esprit, en renonçant à vouloir calculer et contrôler tout, et de permettre à l’Esprit de nous éclairer, de nous guider, de nous orienter, et de nous conduire là où il veut. Il sait bien ce dont nous avons besoin à chaque époque et à chaque instant. On appelle cela être mystérieusement féconds. » (p. 299).

 Benoît Élie AWAZI MBAMBI KUNGUA

Philosophe, Sociologue et Théologien

Courriels : benkung01@yahoo.fr & nabiawazi@gmail.com

Prophète-Président Fondateur du Centre de Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et des diasporas (CERCLECAD, www.cerclecad.org, basé à Ottawa, Canada, Président du CERCLECAD (Ottawa, Canada, https://cerclecad.org/)

Fiche d’auteur chez l’Harmattan : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=7798