« Le Pape FRANÇOIS en République démocratique du Congo, du 31 janvier 2023 au 3 février 2023 : Un Théologien de la libération ? ou le Tournant prophétique de la Papauté au XXIème siècle ». 

  • Dernière modification de la publication :janvier 6, 2024

Par Benoît Élie AWAZI MBAMBI KUNGUA[1]

Du 31 janvier au 3 février 2023, le Pape François visite la République démocratique du Congo pour annoncer un Message de Paix, d’Amour et d’Espérance en Dieu, à un peuple meurtri par trois décennies de guerres et rebellions attisées par le Rwanda et l’Ouganda, avec l’appui militaire et politique des puissances hégémoniques et militaro-capitalistes qui façonnent la géopolitique néolibérale au XXIème siècle. Sa première prise de parole devant les autorités congolaises réunies au Palais de la Nation me permet de qualifier le Pape François comme un véritable « Théologien de la Libération » en train d’imprimer « un tournant prophétique à la Papauté en ce début du XXIème siècle ». Tout en replaçant la crise congolaise postcoloniale dans la longue historicité de la traite des Noirs, de l’esclavage et de la colonisation politique, le Pape a dénoncé avec fougue prophétique la poursuite du « colonialisme économique » des puissances occidentales qui pompent les ressources humaines, minières et forestières du Congo et de l’Afrique depuis des siècles.

Comme les prophètes de l’Ancien Testament, le Pape a pris la défense des plus pauvres et des petits, parce que Dieu est toujours aux côtés des pauvres et des esclaves pour les libérer des pharaons tyranniques d’hier et d’aujourd’hui. C’est la mission que Yahvé confie à Moïse d’aller libérer le peuple d’Israël de la servitude du dieu solaire, Pharaon, roi esclavagiste et idolâtre d’Égypte. François s’inscrit ainsi dans la dynamique des propos incandescents qui inaugurent la mission prophétique et eschatologique de Jésus-Christ à la synagogue de Nazareth : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux Captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur. » (Luc 4, 18-19 (TOB)).

Dès sa première prise de parole publique, ce mardi 31 janvier 2023, au Palais de la Nation, en réponse aux mots de Bienvenue du Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, le Pape François a parlé comme un prophète de feu et de la justice de Dieu. Non seulement, il a rappelé les 6 siècles d’esclavage et de colonisation qui ont décimé et asservi les populations africaines, mais il a utilisé l’expression de « Génocide économique » pour dénoncer le pillage systématique des richesses minières, humaines et forestières du Congo par les puissances militaro-capitalistes qui utilisent les pays limitrophes du Congo pour semer la mort et faire couler continuellement des fleuves du sang des populations congolaises assassinées comme du bétail à l’autel de la religion capitaliste et consumériste mondialisée. Le Pape François s’est ainsi comporté comme un « théologien de la libération holistique » qui a connu les souffrances systémiques des pauvres dans les bidonvilles de Buenos Aires dont il fut l’archévêque durant deux décennies (1992-2013). Mais le Pape ne s’est pas limité à dénoncer unilatéralement l’architecture néocoloniale et hégémonique des relations internationales dans lesquelles l’Afrique sert de « stock d’esclaves et de matières premières » pour assouvir la boulimie minière des puissances mercantilistes et militaires mondiales. Il a su interpeller fermement les Congolais pour qu’ils arrêtent les pathologies ethno-tribales, la corruption des élites politiques, l’apathie sociale, la résignation collective, l’institutionnalisation des injustices et des inégalités par des dirigeants qui se comportent comme des loups dans une « bergerie ». Au lieu de construire des écoles et des universités performantes, ils laissent mourir le système éducatif obsolète laissé par la colonisation belge et envoient leurs progénitures dans les universités occidentales, chinoises, russes et ukrainiennes.

La percée prophétique de cette première prise de parole officielle du Pape devant le peuple congolais et ses dirigeants réunis consiste dans l’équilibre entre sa dénonciation des violences génocidaires infligées aux Congolais – et aux Africains en général – par les puissances néolibérales du capital et de l’armement, et la responsabilité endogène des Congolais dans les esclavages récurrents et chroniques qui leur sont imposés par les puissances étrangères avec la complicité d’une partie de ses élites politiques. Pour prendre le cas du Rwanda, les rebellions du M 23 et alliés qui massacrent les populations et pillent les richesses du pays ne sont possibles qu’avec la collaboration d’une partie des Congolais et l’infiltration de leur armée par des officiers étrangers, essentiellement rwandais. L’AFDL (L’Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo) qui a chassé le président Mobutu du pouvoir en mai 1997 a été orchestrée par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi jusqu’à avoir un chef d’État major de l’armée congolaise, James Kabarebe, actuellement conseiller spécial du président Paul Kagame dans les affaires militaires.

Les Congolais ne sont pas des enfants irresponsables et incapables de se servir de leur raison dans le concert des nations. L’honnêteté intellectuelle consiste à les mettre face à leurs responsabilités locales devant la balkanisation actuelle de leur pays et l’infiltration des hauts lieux de pouvoir par des officiers et leaders venus essentiellement du Rwanda. Évidemment, la conquête du Zaïre par l’AFDL de Laurent Désiré Kabila n’a été rendue possible que devant la déconfiture de l’État zaïrois qui n’avait plus d’armée capable de défendre l’intégrité territoriale du pays. C’est la situation que nous vivons aujourd’hui face à l’impéritie des élites corrompues et l’incapacité de l’armée congolaise à neutraliser une rébellion de quelques centaines de militaires du M 23 soutenus par le Rwanda.

Conclusion : Le Pape François, un Théologien de la Libération prophétique et holistique au XXIème siècle.

Comme il l’a déjà fait au Canada du 24 au 29 juillet 2022, lorsqu’il a dénoncé le « Génocide culturel » commis par les puissances européennes (La France et la Grande Bretagne) au Canada à travers les pensionnats des Indiens (Premières Nations), le Pape François a dénoncé avec fougue prophétique le « Génocide économique » commis au Congo depuis bientôt trois décennies par les rebellions rwandaises soutenues militairement par les puissances internationales du Capital et de l’armement. Le Pape a aussi mis les Congolais devant leurs divisions ethno-tribales, la corruption endémique, la résignation servile de la population, les manipulations mondaines et idolâtriques de Dieu et de la religion par des charlatans des « pseudo-églises de réveil » et le détournement continuel des richesses nationales par des élites politiques sans foi ni loi qui travaillent pour les intérêts privés de leurs familles et leurs courtisans, en abandonnant la grande majorité de la population congolaise dans une misère sordide et déshumanisante. En dépit de sa santé fragile, le Pape François a prêché par son courage moral et spirituel qui lui a permis de surmonter les difficultés de locomotion et les faiblesses liées à l’âge.

Il est venu au Congo et au Soudan du Sud en Pèlerin de la paix, en Messager de Dieu, en Prophète de la Justice du Royaume de Dieu qui vient à l’improviste et en Pasteur de l’Église du Christ dans le monde. Symbole de la miséricorde de Dieu pour le genre humain, le Pape rappelle aux Africains leurs responsabilités endogènes durant des siècles d’esclavage, de colonisation et de néocolonisation qu’ils continuent de subir servilement jusqu’aujourd’hui. L’aggravation des divisions ethno-tribales, les détournements des fonds publics par des élites politiques corrompues, le délabrement du système sanitaire et éducatif et la paupérisation croissante de la grande majorité de la population congolaise sont des symptômes obvies du vide politique dû à l’absence d’État au Congo et ailleurs en Afrique subsaharienne. Dieu qui nous a créés sans nous ne peut pas nous sauver sans nous. Le dévoilement de l’architecture néocoloniale et violente des relations internationales qui exploitent drastiquement les richesses humaines, minières et naturelles congolaises – africaines – ne doit pas nous pousser à dédouaner les Congolais/Africains de leurs responsabilités endogènes face aux servilités néocoloniales qu’ils continuent de subir aussi bien chez eux et partout ailleurs sur la planète, où ils s’illusionnent échapper à leurs misères, à « l’esclavage moderne » et au « racisme systémique » qui les frappent partout au monde, où ils ne sont pas les bienvenus, tout en subissant les séquelles des siècles d’esclavagisme, de colonialisme et du racisme qui caractérisent l’insertion subalterne de l’Afrique dans la révolution scientifique et politique de la Modernité occidentale depuis le XVI siècle jusqu’aujourd’hui.

[1] Docteur en Philosophie de l’université Paris IV-Sorbonne (avec une thèse en phénoménologie : Donation, Saturation et Compréhension. Phénoménologie de la donation et phénoménologie herméneutique : Une alternative ?, L’Harmattan, Paris, 2005, dirigée par le professeur Jean Luc Marion de l’Académie française) et titulaire d’un DEA en Théologie de l’université de Strasbourg, Benoît Élie AWAZI MBAMBI KUNGUA focalise ses recherches pluridisciplinaires sur la quête d’un leadership éthique, intellectuel, prophétique et réticulaire, pour l’éclosion effective d’une « Autre Afrique », celle qui marche, fière, digne et debout, vers l’édification d’un avenir prospère pour ses populations malmenées par la crise économique dite pompeusement « mondiale ». Il est l’actuel président du Centre de Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et des diasporas (Cerclecad, www.cerclecad.org)

Fiche d’auteur chez l’Harmattan : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=7798