Emmanuel MACRON, Achille MBEMBE et LA FRANÇAFRIQUE. Une déconstruction théologico-politique

  • Dernière modification de la publication :décembre 27, 2023

Recension du Livre de Benoît Awazi par Alphée Clay Sorel MPASSI[1]

Benoît Elie Awazi Mbambi Kungua,  Emmanuel MACRON, Achille MBEMBE et LA FRANÇAFRIQUE. Une déconstruction théologico-politique, L’Harmattan, Paris, 2021, 110 pages, ISBN : 978-2-343-23603-2, 13 Euros.

Dans une récente publication, L’empire qui ne veut pas mourir : Une histoire de la françafrique, Thomas Borrel et.al notent que le terme « ‘françafrique’ inconnu il y a encore un quart de siècle, s’est imposé dans le débat public. »[2] Plus qu’un terme, la françafrique se déploie comme un dispositif intellectuel, politique, culturel et social qui se prête à l’examen scrupuleux des relations ambiguës et parfois conflictuelles franco-africaines. Elle se caractérise ainsi négativement comme un mouvement dont la vocation consiste à dénoncer la politique de la France en Afrique. C’est dans cette perspective qu’il faut situer et comprendre l’ouvrage de Benoit Élie Awazi Mbambi Kungua, Emmanuel Macron, Achille Mbembe et la Françafrique : Une déconstruction théologico-politique, dont nous proposons ici une recension. Cette dernière portera sur deux points. Il s’agira premièrement de présenter les grandes articulations du livre soumis à notre étude. Ensuite, nous relèverons les limites du dit livre et ipso facto proposer brièvement quelques pistes de réflexion pour poursuivre la recherche.

  1. Synthèse Analytique du livre

Construit autour de trois chapitres qui en forment la charpente, le livre d’Awazi propose une lecture critique de la françafrique à partir du binôme Emmanuel Macron et Achille Mbembe. Deux événements peuvent être considérés comme l’égérie de l’analyse d’Awazi. D’abord, le discours de Macron devant un groupe d’étudiants africains le 28 novembre 2017 à Ouagadougou. Ensuite, le sommet France-Afrique du 18 mai 2021 portant sur « le financement des économies africaines. »[3] Toutefois, il faut d’emblée noter que nous n’allons pas articuler notre propos en obéissant à la structure du livre. À l’inverse, nous organisons notre lecture autour de ce que nous considérons comme la problématique principale du livre : Macron et sa politique française en Afrique, rupture ou continuité ? Cette méthode nous permet de naviguer à travers ce livre qui traite de nombreuses questions telle que la gestion biopolitique et l’impact global de la covid-19, le développement et les conséquences des biomédecines, l’influence de la franc-maçonnerie, la nécessité pour les Africains d’acquérir des connaissances pluridisciplinaires nécessaires afin de se mettre à la hauteur des défis protéiformes qui se posent à l’Afrique et ainsi « penser une autre Afrique », la mort prématurée de certains présidents africains, le racisme, l’intelligence artificielle, etc. De cette manière, nous mettrons en relief la cohérence interne du livre en le présentant comme répondant à une seule question à laquelle toutes les autres peuvent être greffées, même si parfois, sinon souvent, l’auteur les traite sans en expliciter de manière très claire les liens et la cohérence conceptuels et thématiques.[4]

La thèse qu’Awazi défend dans cette publication peut être reconstruite ainsi : la rationalité et l’action politique française de Macron en Afrique sont paradoxalement ambivalentes. Théoriquement, Macron revendique l’établissement d’un « nouveau paradigme » dans les relations entre la France et l’Afrique. Il envisage des relations d’égale à égale entre l’ancien colonisateur et ses anciennes colonies ; des relations entre des partenaires responsables. Cette posture, selon Awazi, place Macron en rupture totale d’avec ses prédécesseurs. Toutefois, l’examen minutieux des actions et pratiques politiques de Macron envers l’Afrique montre qu’il reste inscrit dans la continuité « des magouilles nébuleuses de la Françafrique comme tous ses prédécesseurs depuis les indépendances chimériques » de l’Afrique.[5] Awazi décline cette thèse en suivant trois axes thématiques.

Pour un nouveau paradigme entre la France et l’Afrique

Ce premier axe consiste à faire une herméneutique philosophique et politique de la personnalité de Macron et de ses discours. Il présente Macron comme un homme très intelligent et perspicace inscrit dans les cercles philosophiques et savants qui exercent une grande influence dans l’univers intellectuel et politique de la France.[6] L’enjeu de cette herméneutique est qu’elle permet Awazi de comprendre la pertinence des discours politiques de Macron depuis le début de son quinquennat. Selon Awazi, cette pertinence discursive se dégage clairement du discours « intellectuellement ambitieux et politiquement percutant que le président français a livré à l’université de Ouagadougou, le mardi 28 novembre 2017. »[7]

La particularité de ce discours consiste dans le fait que Macron, selon Awazi, y propose un changement de paradigme dans les rapports entre la France et l’Afrique. Pour justifier cette affirmation, Awazi affirme que Macron est l’unique président français à avoir objectivement réalisé trois choses sans complaisance. Il a su faire le télescopage des défis contemporains auxquels l’Afrique fait face. Il a renvoyé les Africains devant leur propre immense responsabilité en affirmant qu’ils sont les seuls responsables de leur destin historico-politique. Enfin, il « a bien décrypté les principales matrices où se déroulent (sic) l’incubation historico-politique des défis africains contemporains que sont l’agriculture, l’écriture, la démographie et la démocratie. »[8] Awazi caractérise cette annonce macronienne de nouveau type de relations France—Afrique de « philosophie de l’immanence des Africains. »[9] Toutefois, il faut noter qu’Awazi ne propose pas une définition claire et distincte de cette notion importante et innovante. À considérer, cependant, le contexte de son apparition, la philosophie de l’immanence dont il parle peut s’appréhender comme l’effort intellectuel de Macron qui réfléchit et invite les Africains à réfléchir à partir du donné historique et politique de leur situation historique pour trouver des solutions endogènes et propres à leur expérience. C’est ici que se joue pour Awazi la volonté de « rupture et de refondation » de Macron dans les transactions politiques et économiques entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique.[10]

Macron, complice de la Françafrique

La deuxième étape de l’argumentation d’Awazi s’attache à exhumer, au-delà des discours, la face cachée et l’hypocrisie des engagements politiques de Macron en Afrique. Pour Awazi, malgré sa volonté théorique affichée pour penser autrement et positivement les relations France-Afrique, Macron reste inscrit et perpétue l’orbite néocoloniale de la Françafrique dont les avatars sont entre autres la présence des troupes militaires françaises dans beaucoup des pays d’Afrique et la mainmise de la France sur le Franc CFA, la monnaie des anciennes colonies. Cette inscription, à en croire l’auteur, est mise en évidence par trois grands faits : l’approche négative de Macron à l’égard des études postcoloniales africaines qu’il a qualifiées de « bêtement postcoloniales » sans aucune justification rationnelle,[11] l’organisation des sommets France-Afrique (celui sur le financement des économies africaines et celui de Montpellier le 18 mai et octobre 2021 respectivement) et le choix d’Achille Mbembe comme interlocuteur entre Macron et l’élite intellectuelle africaine et de la diaspora. Pour Awazi, tous ces faits sont à comprendre comme des stratégies politiques visant, non seulement à accroître l’hégémonie française en Afrique, mais aussi et surtout à augmenter la popularité de Macron lui-même pour conquérir l’électorat africain diasporique qui représente une forte dynamique dans l’architecture politique de la France. Awazi continue cette dénonciation en proposant une déconstruction théologico-politique et philosophique de ces actions politiques du président français. Cette œuvre de déconstruction se réalise notamment dans le premier et deuxième chapitre. Par ailleurs, Awazi décrit Achille Mbembe comme « le cheval de Troie » au service de Macron pour « noyauter le paysage intellectuel africain. »[12]En acceptant cette offre de Macron, Mbembe, pense Awazi, s’est montré en déphasage avec, et a déconstruit toute son œuvre antérieure qui s’est construite de manière critique contre la France et sa politique impérialiste en Afrique. Penseur de l’indocilité, Mbembe est devenu un instrument docile au dépend de la France.[13] Doit-on objectivement parler ici pour le cas de Mbembe d’auto-contradiction ? N’est-il pas le propre d’un intellectuel de réviser ses positions, ses thèses à un moment de l’histoire ? Un intellectuel est-il essentiellement celui qui s’obstine dans ses idées et positions ? Toutefois, Awazi interprète la position de Mbembe comme étant symptomatique de la « solidarité organique », c’est-à-dire des relations ambigües et déroutantes qu’entretiennent les intellectuels africains et certaines personnalités politiques africaines avec l’ancien colon.

Nouvel éveil intellectuel et politique de la jeunesse africaine

Le troisième axe réflexif d’Awazi consiste à montrer que les efforts macroniens à maintenir la Françafrique sont aujourd’hui confrontés à l’éveil intellectuel et politique de la jeunesse africaine qui veut déconstruire et mettre fin à l’ingérence de la France dans l’espace existentiel et politique des États africains. Il note et documente l’émergence croissante du sentiment anti-français sur l’ensemble du continent Africain. Ce nouvel éveil, selon l’auteur, se caractérise par deux choses. D’abord, un certain nombre de réactions contre les idéologies dominantes qui sont véhiculées dans les médias, telles que RFI, France 24, TV5 etc., vouées à la cause de la Françafrique. Ensuite, il y a l’émergence des nouvelles idées pour penser une nouvelle Afrique ; une Afrique « émancipée face aux puissances de domination coloniale que sont les bases militaires françaises, la persistance du francs CFA… »[14] Cependant, il faut tout de suite noter que l’auteur ne précise pas les modalités caractérisant cette autre/nouvelle Afrique. Aux pages 83 et 85, l’auteur semble évoquer l’enracinement dans le terroir et les valeurs traditionnelles comme base de cette nouvelle Afrique. Mais de quelles traditions s’agit-il ? Si nous admettons que l’Afrique a été assiégée et ravagée, en toute chose, par l’esclavage, la colonisation puis maintenant la néocolonisation, peut-on encore parler et trouver des traditions proprement africaines ; des traditions qui ne soient pas hybrides et donc libre de tout contact avec l’autre ?

  1. Pertinence du livre

Le mérite d’Awazi dans ce livre est tributaire de son effort de déconstruction des velléités politiques de la Françafrique à la Macron et l’inscription de ce dernier dans la longue tradition néocoloniale et impérialiste de la France envers l’Afrique.

Toutefois, il faut reconnaître que cela n’est pas en soi une percée épistémologique sans précédent dans l’analyse des relations entre la France et l’Afrique. C’est un secret de polichinelle que les élites politiques françaises ont toujours assumé une position politique ambigüe et hypocrite envers l’Afrique. Ils se sont souvent, sinon toujours, illustrés comme des néocolonisateurs de l’Afrique au profit de la France. Cette hypocrisie politique de la Françafrique se montre de manière évidente, par exemple, dans le discours que l’ancien président français, Nicolas Sarkozy, a prononcé à Dakar le 26 juillet 2007. Le ton et le contenu de ce discours partage un fond commun avec celui que le président Macron a prononcé à Ouagadougou et qui constitue le fondement théorique et épistémologique de la thèse d’Awazi. Comme Macron, Sarkozy avait aussi renvoyé les Africains devant leur propre responsabilité. Il les invitait à la construction d’un nouvel avenir en partant de leur propre expérience et situation historiques.[15] La géopolitique et les relations entre différents Etats-nation étant, entre autres, un jeu de conflit d’intérêts et de domination, il serait utopique d’imaginer un président français, Macron pour le cas qui est le nôtre, de s’engager objectivement et réellement pour la cause de l’Afrique.

Si cette observation est juste, le propos d’Awazi aurait été plus pertinent et sui generis s’il répondait à la problématique des conditions de possibilité d’une véritable Françafrique. Interrogativement, est-il possible d’envisager objectivement la Françafrique ? Cette problématique permettrait de penser autrement les relations entre la France et l’Afrique. Autrement dit, elle donnerait lieu de postuler des fondements nouveaux pour un partenariat responsable, objectif et d’égale à égale entre l’ancien colonisateur et ses anciennes colonies. Par ailleurs, une autre dimension qui est restée hors de l’orbite analytique d’Awazi c’est le statut du discours politique. La distance entre les discours et l’action politiques de Macron par rapport à l’Afrique, qu’Awazi a bien fait de relever, lui aurait servi de fondement métaphysique et épistémologique pour postuler l’idée selon laquelle le discours politique ne se constitue pas d’emblée comme un discours performatif, c’est-à-dire un discours qui réalise ce qu’il dit.[16] Au contraire, le discours politique dans ce cas précis se révèle comme une forme de démagogie, c’est-à-dire une idéologie et une rhétorique sophistes le plus souvent flatteur à même d’attiser les passions et les émotions. En tant que démagogie, le discours politique pose une relation biaisée avec la réalité, instituant une marge entre le dire et le faire.[17] Cependant, il sied de noter que cette exposition n’épuise pas la nature du statut du discours politique. Nous avons seulement relevé un des aspects du discours politique à partir de l’engagement politique de Macron en Afrique en suivant l’herméneutique qu’en propose Awazi. Cela peut ouvrir des nouvelles pistes de recherche dans l’analyse de la relation entre le dire et le faire en politique.


[1] Ordonné prêtre en 2014 et originaire du Congo-Brazzaville, Alphée Clay Sorel MPASSI est membre de la Congrégation du Saint Esprit (dont les membres sont communément appelés « Spiritains »). Titulaire d’un Bachelor en Religion (University of Nigeria, Nsukka) et d’un Master en Théologie (Duquesne University, USA), Alphée Mpassi vient de compléter ses études en Master Recherche en Philosophie à Radboud University à Nimègue au Pays-Bas. Il concentre ses recherches sur l’herméneutique philosophique et la biopolitique (notamment sur la pensée de Giorgio Agamben). Son projet doctoral en cours porte sur l’interaction entre l’oikonomia, l’éthique et le bonheur dans la pensée de G. Agamben. Alphée est l’auteur de Introduction à la méthode herméneutique de Hans-Georg Gadamer, Paris : L’harmattan, 2016 et de Préjugé, autorité et tradition chez Hans-Georg Gadamer dans Vérité et Méthode, Laval : Revue Phares, 2009.

[2] Borrel Thomas et.al, L’empire qui ne veut pas mourir : Une histoire de la françafrique, Paris : Seuil, 2021, p. 1.

[3] Awazi, Emmanuel Macron, Achille Mbembe et la françafrique : Une déconstruction théologico-politique, Paris : Les Impliqués/L’Harmattan Editeurs, 2021, p. 9.

[4] Voir par exemple l’introduction du chapitre 2 et le point 1 du dit chapitre.

[5] Awazi, Emmanuel Macron, Achille Mbembe et la françafrique, p. 13.

[6] Ibidem, p. 21.

[7] Ibidem, p. 20.

[8] Ibidem, p. 24.

[9] Ibidem, p. 25.

[10] Ibidem, pp. 24—27.

[11] Ibidem, pp. 29—34.

[12] Ibidem, p. 54—55.

[13] Ibidem, p. 61.

[14] Ibidem, p. 72.

[15] Cf., « Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. L’intégralité du discours du président de la République, prononcé le 26 juillet 2007, » Le Monde, consulté le 02 novembre 2021 à 15h10 sur Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy (lemonde.fr)

[16] Sur l’essence du discours/langage performatif, voir Austin J. L., Quand dire c’est faire.

[17] Pour plus de détails, cf., Bouvier Pascal, « Nature et formes de la démagogie, » in L’enseignement philosophique, Numéro 5, 2011, pp. 4—33.