Par Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA[1]

Sommaire :

Cet article veut corroborer la thèse selon laquelle : « la théologie de la reconstruction développée par Kä Mana durant la décennie (1990-2000) constitue un moment ou une phase du déploiement politique de la théologie prophétique de la libération holistique développée par Benoît Awazi Mbambi Kungua (2000-2020). » Après avoir restitué l’intentionnalité politique et éthique de la théologie de la reconstruction, je la situe au cœur de l’épistémologie prophétique qui se déroule selon les trois séquences complémentaires : (Déconstruction/Reconstruction/Dépassement ; Prophétie/Irradiation prophétique/transmutation du prophète ; Bibliocratie/Bibliophagie/Bibliothérapie/Bibliographie). La reconstruction du temple de Jérusalem achevé en 515 av.J.C est autorisée par Cyrus, roi de Perse, choisi par Dieu pour cette mission de restauration de sa Maison à Jérusalem. Annoncés 70 ans plus tôt par les prophètes préexiliques (Jérémie, Ézéchiel, Ésaïe), les processus de restructuration du peuple et de restauration du temple sont encore supervisés par les prophètes postexiliques que sont : Aggée, Zacharie, Esdras et Néhémie. D’où ma thèse conclusive selon laquelle : « la théologie de la reconstruction est incluse dans le grand déploiement politique de la prophétie de Dieu dans l’histoire d’Israël racontée dans la Bible. C’est en accueillant avec foi et confiance l’Unique Dieu d’Israël et des païens que les Africains pourront se libérer des esclavages protéiformes qui les ravalent au dernier rang de la Géopolitique mondiale du XXIème siècle.

Mots-clés : Benoît Awazi Mbambi Kungua, Kä Mana, La Théologie de la reconstruction, La Théologie prophétique de la libération holistique, l’esclavage, l’exode de l’Égypte, L’Exil à Babylone en 587 av.J.C, la catastrophe nationale d’Israël, Nabuchodonosor, Cyrus roi de Perse, le retour de l’exil en 538 av. J.C, l’historiographie deutéronomiste, le rapport d’inclusion, l’action libératrice de Yahvé dans l’histoire d’Israël et de l’Afrique aujourd’hui en 2020, les générations du peuple dans l’histoire deutéronomiste, La contingence de l’histoire et l’Éternité de Dieu.

Introduction

Si la reconstruction dans la Bible est attribuée aux prophètes postexiliques (Aggée, Néhémie, Esdras, Zacharie) qui voulaient reconstruire les murs de la ville et le temple de Jérusalem après la catastrophe traumatique de l’Exil en Babylone (587 av. J.C.), alors que devient-elle lorsqu’elle entre en dialogue théologique avec la définition phénoménologique de la prophétie comme tautologie divine par laquelle Dieu se glorifie de lui-même et par lui-même de toute Éternité à travers les périchorèses de la Trinité divine (Le Père, Le Fils et le Saint Esprit)  ? Cet article instaure un dialogue ouvert entre la théologie de la reconstruction développée par le théologien congolais Kä Mana durant la décennie (1990-2000) et ma propre théologie prophétique de la libération holistique en cours d’élaboration depuis l’an 2000 jusqu’aujourd’hui, en septembre 2020. La visée épistémologique et politique consiste à soutenir que la théologie de la reconstruction[2] est un moment interne au déploiement du corpus prophétique dans la Bible. Elle est une étape du déploiement historique de la prophétie divine selon la séquence ternaire : Déconstruction, Reconstruction et Dépassement. Cette effectuation primordiale de la prophétie biblique se diffracte en deux autres strates opérationnelles : Prophétie, Irradiation énergétique, Transmutation de la subjectivité ; Bibliocratie, Bibliophagie, Bibliothérapie et Bibliographie.

La catastrophe nationale de l’Exil mit fin aux 4 siècles de régime monarchique en Israël par l’invasion des troupes de Nabuchodonosor qui incendièrent, en août 587 av.J.C, le temple de Jérusalem, ses murailles et le palais royal. Les élites bourgeoises et royales ont été soit assassinées, soit déportées à Babylone. Sédécias, le dernier roi de Juda a été capturé dans la plaine de Jéricho, lié par une double chaîne de bronze, a eu ses yeux crevés, ses enfants et ses ministres égorgés en sa présence, avant d’être déporté et enchaîné à Babylone par Nabuchodonosor. Pour les détails, lire Jérémie 39, 5-14.

 C’est au cœur du traumatisme de l’exil à Babylone que les prophètes et les théologiens vont procéder à une relecture prophétique de la période monarchique devant Dieu et devant l’histoire. Les corpus de la Torah et de l’historiographie deutéronomiste y reçoivent leur dernière fixation écrite dans une dialectique oscillatoire entre la théologie sacerdotale (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres) et l’historiographie deutéronomiste (Josué, Juges, Samuel et Rois). Je préfère considérer le Deutéronome comme un livre en retrait ou en surplomb par rapport aux deux corpus complémentaires du Tétrateuque et des livres prophétiques qui en dérivent, parce qu’il a sa propre autonomie théologique qui permet d’irradier simultanément ces deux principaux corpus de l’Ancien Testament.

La théologie sacerdotale[3] met l’emphase sur le temple de Jérusalem et la sanctification de la communauté par la médiation des prêtres qui sont habilités à s’approcher de Dieu sans mourir. Dieu étant le « Saint » et le « Pur » par excellence, son approche par les hommes pécheurs peut causer leur mort subite, sauf pour ceux qui sont appelés et purifiés pour lui rendre le culte d’adoration (Lévitique 8, 34-36 ; 16, 1-2). Cette théologie condamne sévèrement les oppositions humaines (murmures) aux initiatives divines. Les livres de l’Exode et des Nombres sont remplis de ces récits de murmures du peuple contre Moïse et Dieu et qui sont de plus en plus sanctionnés par des bouffées de colère de Yahvé. Lorsque le peuple d’Israël rompt l’alliance à plusieurs reprises, Yahvé relance son histoire uniquement au nom de ses promesses faites aux patriarches, Abraham, Isaac et Jacob de donner la terre à leurs descendants, parce que Dieu agit à travers les générations  du peuple d’Israël qui se succèdent devant sa Face.

Contrairement à la théologie sacerdotale qui met l’emphase sur la sanctification liturgique du peuple, l’historiographie deutéronomiste, d’essence laïque et antimonarchiste, et prédominant dans le royaume du Nord, donne la primauté théologique et éthique aux actions des individus dans la cohésion sociale autour des exigences de l’Amour inconditionnel de Dieu et du prochain qui nous renvoie à l’altérité divine. Pour la théologie deutéronomiste, le don de la terre à Israël est conditionné à sa fidélité au culte de Yahvé sans aucune concession avec les idoles des nations païennes environnantes et l’institutionnalisation de l’esclavage envers les couches les plus pauvres de la société israélite : l’émigré, le lévite, la veuve et l’orphelin. La sanction sévère de l’Exil à Babylone est lue par tous les prophètes comme l’accomplissement des malédictions inhérentes aux transgressions des commandements de Dieu qui scellent l’alliance avec son peuple.

En considérant le Deutéronome comme un livre qui se détache de deux corpus opposés quant à leurs inscriptions géographiques (La marche dans le désert avec l’autorité charismatique et prophétique de Moïse pour le premier et l’entrée dans la terre promise dont la monarchie constitue à la fois l’apogée et le déclin pour le second), j’opte pour une lecture mystique et prophétique de la Bible en mettant en exergue l’inspiration de l’Esprit de Dieu qui agit efficacement chaque fois que nous nous exerçons à une lecture contemplative et actualisée des Écritures dans l’aujourd’hui de notre foi. Ainsi je soutiens que Deutéronome est entre les mains de Dieu et il inspire dialectiquement le Tétrateuque et les livres des Prophètes premiers chaque fois qu’un croyant ou une communauté de foi relit la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de sa vie sociale et politique. Ainsi, se présente-t-il simultanément comme la conclusion du Pentateuque et l’introduction à l’historiographie deutéronomiste ou prophétique.

La théologie de la reconstruction développée par Kä Mana et ses collègues de la Conférence des Églises de toute l’Afrique (CETA) s’enracine dans les actes de foi et de confiance en Yahvé des Exilés (Golah) qui retournèrent à Jérusalem au lendemain de l’Édit de Cyrus, roi de Perse en 538 av. J.C. Ils y rentrèrent avec l’autorisation et l’appui économique du roi Cyrus pour rebâtir le temple et les murailles de la ville sur les décombres causées par les saccages de Nabuchodonosor en 587 av.J.C : « Or la première année de Cyrus, roi de Perse – afin que s’accomplisse la parole du Seigneur, sortie de la bouche de Jérémie -, le Seigneur éveilla l’esprit de Cyrus, roi de Perse, afin que dans tout son royaume il fît publier une proclamation, et même un écrit, pour dire : « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Tous les royaumes de la terre, le Seigneur, le Dieu des cieux, me les a donnés, et il m’a chargé lui-même de lui bâtir une Maison à Jérusalem qui est en Juda. Parmi vous, qui appartient à tout son peuple ? Que son Dieu soit avec lui, et qu’il monte à Jérusalem, en Juda, bâtir la Maison du Seigneur, le Dieu d’Israël – c’est le Dieu qui est à Jérusalem ! » (Esdras 1, 1-3). L’édit de Cyrus ordonnant et subventionnant la reconstruction du temple de Jérusalem par les impôts royaux est une réalisation des prophéties des grands prophètes préexiliques (Ésaïe  40,13 ; 45, 5 ; Jérémie 25, 11-15 ; 29, 10) qui annonçaient le retour des rescapés de l’Exil à Jérusalem. Cette mise en contexte historique et politique montre que la théologie de la reconstruction est un moment du grand corpus prophétique qui charpente fondamentalement toute la Bible selon la séquence épistémologique et historique : Déconstruction, Reconstruction et Dépassement.

Mais si le retour d’exil a été possible, il faut le lire comme un fruit positif de la prédication des Grands prophètes préexiliques (Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Élie et Élisée) qui ont prêché à temps et à contretemps l’obéissance et la fidélité du peuple d’Israël aux exigences de l’Alliance contractée par les Pères à la montagne de Dieu (L’Horeb) et auxquelles était liée la possession de la terre. Le don de la terre à Israël est conditionné par l’obéissance aux commandements de Yahvé et il la perdra chaque fois qu’il abandonnera le Dieu qui le libéra de l’esclavage de l’Égypte pour suivre les divinités naturistes et astrales des nations païennes environnantes.

Malgré les avertissements qui remontent à la prédication deutéronomique de Moïse et aux avertissements des grands prophètes iconoclastes susmentionnés, il est à constater que Yahvé[4] était aussi partenaire de l’alliance et il lui revenait d’appliquer les sanctions aux manquements graves du peuple face à la foi monothéiste et à l’exigence du droit et de la justice envers les catégories les plus pauvres et vulnérables de la société. Dieu ne pouvait plus soutenir l’existence des Royaumes d’Israël et de Juda et c’est lui qui a ordonné la déportation de son peuple et la destruction du temple, du palais royal et de la ville de Jérusalem. Cette tragédie a été longuement et massivement annoncée par tous les prophètes d’avant l’Exil. Cette déflagration finale était vécue comme un traumatisme collectif du peuple d’Israël aux prises avec l’auto-manisfestation redoutable de Yahvé comme un monarque entouré par ses troupes d’anges prêts à accomplir ses volontés  partout dans le monde. La capitulation du dernier roi de Juda Sédécias en 587 av. J.C, le massacre de la famille royale, de la bourgeoisie, des nobles et des ministres par Nabuchodonosor sont racontés minutieusement dans Jérémie (38-39) et le livre des Rois (II Rois, 24-25.).

Eugen Drewermann exprime cette manifestation déconcertante de Yahvé comme un traumatisme infligé à son peuple récalcitrant et à la nuque raide. Il met en relief la spécificité de la religion israélite par rapport aux religions naturistes, solaires et astrales d’Égypte, d’Assyrie, de Babylone, de Perse, de Grèce et de Rome : « Tous les essais de la théologie féministe pour retrouver les traits féminins ou maternels de l’image de Dieu dans l’Ancien Testament ne peuvent atténuer ce contraste : le Yahvé d’Israël est la vivante contradiction de toute déification de la nature ; il est en lui-même la radicale négation monothéiste de la polarité des sexes divinisée dans les mythes. Par sa colère, sa volonté de s’imposer, sa jalousie aussi bien que par son armée d’anges, il accuse des traits parfaitement masculins, d’une extrême virilité, et même, dans certains cas, brutaux et fanatiques. Tel était apparemment l’inévitable prix à payer pour faire découvrir pour la première fois dans l’histoire humaine la présence d’une personnalité et d’une liberté absolues au cœur de l’existence des hommes»[5]

Aujourd’hui, les Exégètes[6] de l’Ancien Testament donnent un poids théologique décisif aux ultimes couches rédactionnelles qui ont eu lieu durant et après l’Exil à Babylone comme la phase ultime de la constitution du canon de la Torah et de l’historiographie deutéronomiste. Ils relèvent à l’unanimité l’épreuve décisive de l’Exil, où Yahvé montre une figure traumatique de feu et de guerre à son peuple. Tous les grands prophètes exiliques et postexiliques vont interpréter la destruction du temple et de la ville comme les justes punitions par rapport aux clauses de l’Alliance entre Yahvé et son peuple. Dans ce processus rédactionnel ultime du Pentateuque publié vers 400 av.J.C par le prêtre Esdras, scribe de la Loi du Dieu des Cieux, l’idéologie sacerdotale incarnée par le monopole politico-religieux du Grand Prêtre a prévalu sur les autres théologies qui irriguent le Pentateuque. C’est ce que les spécialistes désignent par le syntagme : « la « théorie de l’autorisation impériale perse[7] » qui reconnaissait une certaine autonomie politico-religieuse à la province de Judée dans la satrapie de la Transeuphratène, avec Damas comme capitale.

Les premières caravanes des réchappés de l’Exil ont dû faire face aux attaques des gens du pays (Néhémie 3,33 – 4,17) qui ne voulaient plus d’une restauration du royaume de Juda, au découragement du peuple face à la lenteur dans la réalisation des promesses de Yahvé, et aux inégalités sociales croissantes entre les élites et les gens du pays réduits en esclavage agricole dans les champs des bourgeois, surendettés et dépossédés de leurs terres (Néhémie 5, 1-19). Face à cette restauration rapide des violences matérielles et symboliques envers les couches les plus paupérisées et au manque de ferveur dans les travaux de la reconstruction de la maison de Yahvé à Jérusalem, les prophètes Aggée et Zacharie vont exhorter le peuple à s’engager avec détermination et confiance totale aux promesses de Yahvé qui a mis fin à l’Exil à Babylone : « Ainsi parle le Seigneur le tout-puissant : Réfléchissez bien à quoi vous êtes arrivés. Montez à la montagne, rapportez du bois et rebâtissez ma maison : j’y trouverai plaisir et je manifesterai ma gloire, dit le Seigneur. » (Aggée 1, 7-8) et : « Et ceux qui sont au loin viendront travailler au Temple du Seigneur – et vous reconnaîtrez que le Seigneur, le tout-puissant m’a envoyé vers vous. Cela arrivera si vous obéissez pleinement à la voix du Seigneur. » (Zacharie 6, 15). Nous savons que la dédicace du temple eut lieu au mois d’Adar (février-mars 515 av. J.C) sous le règne de Darius, roi de Perse : « On termina cette Maison le troisième jour du mois d’Adar, la sixième année du règne du roi Darius. Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la dédicace de cette maison de Dieu. » (Esdras 6, 15-16).

Aggée et Zacharie prophétisent à la même période, la deuxième année du roi Darius, soit vers 520 av.J.C. Nous sommes à 18 ans après le retour des premiers exilés qui sont totalement découragés, démobilisés et démotivés face aux ruines et décombres perpétrés près de 70 ans plus tôt, en 587 av.J.C par les troupes de Nabuchodonosor. Le lancement des travaux de reconstruction est une conséquence de l’oracle du Seigneur lui-même qui veut revenir habiter au milieu de son peuple dans la maison où réside son Nom à Jérusalem. C’est en s’inscrivant résolument dans le Monothéisme intransigeant du Deutéronome et l’obéissance aux clauses de l’alliance avec Yahvé que la théologie de la reconstruction trouve son enracinement biblique. Aggée et Zacharie prophétisent dans le même sillage de la théologie deutéronomiste que leurs illustres prédécesseurs pré-exiliques : Élie, Elisée, Ésaïe, Jérémie et Ézéchiel. C’est dans cette même perspective de relecture deutéronomiste de toute l’Histoire d’Israël que va se situer le mouvement de reconstruction des murailles de la ville et de la réactivation de l’alliance par Esdras et Néhémie, un siècle après les premières vagues du retour des rescapés de l’Exil à Jérusalem en 538 av. J.C. L’action réformatrice et reconstructrice d’Esdras et de Néhémie se situe entre les années 445-432 av.J.C, sous le règne du roi Artaxerxès Ier, roi de Perse (464-424) et vient consolider les acquis cultuels et sociaux des prophètes du retour d’Exil que sont Aggée et Zacharie qui supervisèrent la reconstruction du second temple dont la dédicace eut lieu mois d’Adar (en février-mars 515 av. J.C.)

C’est Yahvé lui-même qui ordonne la reconstruction de son temple et l’implication volontaire des rescapés de l’exil dans cette œuvre de réactivation de l’Alliance, condition sine qua non des bénédictions de Yahvé dans l’agriculture, l’élevage et l’harmonie sociale (Shalôm). Ésaïe décrit le retour de l’Exil comme la trajectoire d’une procession triomphale vers Jérusalem, où Dieu lui-même prend la tête du cortège et escorte son peuple jusqu’à Jérusalem : « Là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée. L’impur n’y passera pas – car le Seigneur lui-même ouvrira la voie – et les insensés ne viendront pas s’y égarer. On n’y rencontrera pas de lion, aucune bête féroce n’y accédera – on n’en trouvera pas. Ceux qui appartiennent au Seigneur prendront cette route. Ils reviendront, ceux que le Seigneur a rachetés, ils arriveront à Sion avec des cris de joie. Sur leurs visages, une joie sans limite ! Allégresse et joie viendront à leur rencontre, tristesse et plainte s’enfuiront. » (Ésaïe 35, 8-10).

C’est donc le monothéisme du Deutéronome (« Écoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, tout ton être, de toute ta force. ») qui constitue le socle théologique de la reconstruction du temple dès la dédicace du temple de Salomon : « Mais si vous venez, vous et vos fils, à vous détourner de moisi vous ne gardez pas mes commandements et mes lois que j’ai placés devant vous, si vous allez servir d’autres dieux et vous prosterner devant eux, alors je retrancherai Israël de la surface de la terre que je lui ai donnée cette maison que j’ai consacrée à mon Nom, je la rejetterai loin de ma face et Israël deviendra la fable et la risée de tous les peuplesCette maison qui est si élevée, quiconque passera près d’elle sera stupéfait et s’exclamera : ‘’Pour quelle raison le Seigneur a-t-il agi ainsi envers ce pays et envers cette maison ?’’ On répondra : ‘’Parce qu’ils ont abandonné le Seigneur, leur Dieu, qui avait fait sortir leurs pères du pays d’Égypte, parce qu’ils se sont liés d’autres dieux, se sont prosternés devant eux et les ont servis : c’est pour cela que le Seigneur a fait venir sur eux tout ce malheur» (I Rois, 9, 8-9).

Dans cet article, je vais relire toute la théologie de la reconstruction de Kä Mana comme un moment constitutif de la théologie prophétique schématisé selon le ternaire (Déconstruction, Reconstruction, Dépassement) ; ensuite j’établirai une analogie entre les 400 ans de l’esclavage des Hébreux en Égypte, les 400 ans de la monarchie davidique et les 400 ans de l’inscription servile des Africains dans la Géopolitique mondiale de la Modernité occidentale, et enfin, une conclusion va récapituler et corroborer l’inclusion effective de la théologie de la reconstruction dans le grand corpus biblique de la théologie prophétique et deutéronomiste.

I. Relire la théologie de la reconstruction de Kä Mana à partir de la prophétie biblique

La percée de la théologie de la reconstruction de l’imaginaire[8] des Africains s’inscrit dans la dynamique du renouvellement et de la reconstruction de l’avenir du peuple d’Israël sous les exhortations des prophètes pos-exiliques (Néhémie, Esdras, Aggée et Zacharie) pour rebâtir la ville de Jérusalem et le temple ruinés par la catastrophe de 587 av. J.C, causée par l’invasion des troupes de Nabuchodonosor, roi de Babylone. Il s’agissait d’une expérience de résurrection après la mort matérielle et symbolique qu’a constitué l’Exil d’une partie d’Israël à Babylone. C’est à partir de cet ancrage prophétique et biblique que Kä Mana et ses collègues de la CETA[9] ont lancé le paradigme de la reconstruction éthique et politique des sociétés africaines au terme d’un demi-siècle de gestion chaotique des « indépendances formelles » par les élites nègres corrompues. Ces catastrophes de la gestion désastreuse des élites politiques et religieuses de la postcolonie[10] débouchent logiquement sur l’érosion, voire la désintégration achevée des institutions étatiques et universitaires laissées par la colonisation européenne en cette année 2020, où nous faisons mémoire des 60 ans de la gestion chaotique des « indépendances de pacotille ».

Avant d’être une entreprise politique et économique de mise en œuvre des infrastructures viables pour offrir aux Africains des conditions minimales de vie humaine, la théologie de la reconstruction développée par Kä Mana vise d’abord la re-création prophétique d’un autre « imaginaire collectif » à l’intérieur duquel les Africains vont s’auto-promouvoir comme des sujets éveillés, informés, responsables et imputables de leur destin dans le monde, sans aucune fuite dans les accusations infantilisantes des puissances impérialistes et coloniales du monde occidental. Nous sommes donc dans une situation éminemment théologique et archétypique au sens fort d’une re-création, d’une résurrection de la capacité créatrice et démiurgique des Africains ; alors que le désastre postcolonial pourrait nous pousser à douter sérieusement de la capacité politique effective des Africains à se gouverner sans l’intervention des puissances coloniales du monde occidental. C’est ici le point paroxystique de la pensée de facture théologique, éthique et politique initiée par Kä Mana depuis bientôt 3 décennies. La théologie de la reconstruction[11] vise le renforcement des capacités réflexives, théorétiques et actionnelles des Africains face aux défis protéiformes causés par le télescopage entre le désastre postcolonial et la marginalisation de l’Afrique par les puissances militaro-capitalistes. Il s’agit donc d’une théologie de l’action politique de transformation des mentalités et des institutions défaillantes de la postcolonie africaine.

L’imaginaire est la capacité démiurgique de l’homme quand il se projette vers l’avenir en transformant le présent par des actions efficaces et autonomes. C’est à ce niveau originaire que l’homme se rapproche de la démiurgie divine et assume son statut de lieutenant (co-créateur) de la création inachevée que Dieu a confiée à la responsabilité de l’homme. La mystique juive promeut ici la praxis de la Tikkûn Olam[12] qui est la réparation ou la guérison du monde blessé par les péchés des hommes. Elle y parvient à travers la prière et la main du sage ou de l’ami de Dieu qui agit et travaille ici et maintenant.  Je dois mentionner ici l’École mystique d’Isaac Louria avec sa doctrine kabbalistique du Tsimtsum qui vise la concentration, la contraction ou le retrait de l’essence divine en un point pour laisser un espace de déploiement de la temporalité du monde. La doctrine du Tikkûn Olam se réfère à l’action mystique de réparation du monde brisé par les péchés des hommes et les forces du mal et de la mort : « La tâche de l’homme consiste à diriger toute son intention intérieure vers la restauration de l’harmonie originelle qui a été troublée par la faute originelle, la brisure des vases, et par les puissances du mal et du péché qui datent de ce temps. Unifier le Nom de Dieu, comme l’indique le terme, n’est pas simplement accomplir un acte d’aveu et de reconnaissance de la Royauté de Dieu, c’est plus que cela ; c’est une action plutôt qu’un acte. Le Tikkûn restaure l’unité du Nom de Dieu qui a été détruite par la faute originelle. Louria parle des lettres YH comme étant arrachées de WH dans le nom YHWH ; tout véritable acte religieux est dirigé vers le même but (…) Ramener la Chekinah à son Maître, l’unir à Lui est d’une façon ou d’une autre le vrai but de la Torah. C’est cette fonction mystique de l’action humaine qui lui donne une dignité spéciale. L’accomplissement de chaque commandement devrait être accompagné d’une formule déclarant que ceci a été fait « en vue d’unir le Saint, béni soit-il, et sa Chekinah, dans la crainte et l’amour[13]»

« Ora et Labora », dirait Saint Benoît de Nursie en s’adressant aux moines. Malheureusement, partout en Afrique, nous assistons à une prolifération pathologique des Églises du sommeil et des groupes de prière charismatique qui passent toutes les journées et les nuits en train de prier sans se mettre résolument au travail. « Dieu qui nous a créés sans nous ne peut pas nous sauver sans nous », renchérit Saint Augustin d’Hippone. La plupart des ces Églises sont devenues des « religions opium des Africains » en cultivant massivement la paresse intellectuelle et manuelle dans toutes les strates sociales.

D’où la dégradation stupéfiante des conditions de vie matérielle, sanitaire et intellectuelle dans tous les pays africains en comparaison avec la colonisation européenne, où les colons n’hésitaient pas à fouetter les paysans qui ne cultivaient pas leurs champs de coton, d’arachide, du café, du riz. Contrairement à Jean-François Bayart[14] qui applaudit cette « politique de la chicotte » copieusement pratiquée par des Européens durant la colonisation et que des Chinois continuent de pratiquer aujourd’hui en Afrique devant la complicité tacite des élites corrompues de la postcolonie ; je soulève ici le fait des ‘’bastonnades coloniales’’ infligées aux populations africaines pour lancer un débat anthropologique et théologique de fond et sans concession étant donné l’inflation galopante des conflits autour du manger et du boire aujourd’hui, partout en Afrique. En effet, ces conflits alimentaires, mangeocratiques et ethno-politiques arraisonnent tout le temps de vie des sociétés affamées d’Afrique subsaharienne, alors qu’il existe des terres arables et des conditions climatiques optimales pour produire la nourriture suffisante pour les corps, condition sine qua non pour dégager le temps nécessaire à la skholè en vue de la production de la nourriture pour les esprits : les livres, les revues et les écrits qui élargissent les capacités cognitives et créatrices de l’esprit humain. Et dans l’agriculture et dans l’écriture le bilan 60 ans des indépendances est largement catastrophique, désespérant.

Mais ce qui est navrant est de constater que les mêmes Africains sont très disciplinés et dociles dans tous les travaux subalternes que les Occidentaux leur laissent et la plupart travaillent toutes les nuits dans des institutions médicales ou de prise en charge des personnes âgées. Comment expliquer cette docilité des Africains en Europe et en Amérique du Nord, et leur paresse intellectuelle et manuelle dans leurs propres pays où la famine, les maladies et la pauvreté endémique mettent les jeunes en route pour affronter la Méditerranée dans des embarcations de fortune ou finir comme « esclaves sexuels » en Libye et dans tous les pays du Maghreb ? Loin de moi la généralisation facile consistant à mettre tous les Africains dans le même sac de la paresse intellectuelle et manuelle. Mais, en tant que théologien prophétique, je dois dévoiler et décrire les tendances macrosociologiques qui se vérifient chaque jour dans les sociétés africaines contemporaines et les diasporas amnésiques en Europe et en Amérique du Nord. Il convient de réfléchir rigoureusement et en profondeur sur les bastonnades qui accompagnaient les corvées coloniales et leur impact sur la dévalorisation de l’effort et du travail dans l’enrichissement aujourd’hui en Afrique à la faveur de la normalisation des politiques ethno-tribales et népotistes de corruption galopante des mœurs.

Dans son ouvrage intitulé : La Mission de l’Église africaine. Pour une nouvelle éthique mondiale et une civilisation de l’espérance[15], Kä Mana radicalise ses intuitions théologiques et politiques développées dans ses ouvrages antérieurs en se focalisant sur la nécessité absolue pour les Africains – les individus et les sociétés – de revitaliser leurs imaginaires en s’auto-promouvant comme les seuls acteurs de la libération, de la renaissance et de la création des conditions humanisantes dans les sociétés moralement et politiquement corrompues de la postcolonie. L’échec cuisant des élites politiques et religieuses africaines à redonner un peu de dignité, de fierté et d’espérance aux populations africaines en situation postcoloniale ne fait que s’aggraver devant les fragilités anthropologiques et structurelles des sociétés africaines face au rouleau compresseur de la mondialisation néolibérale[16]. La concaténation entre l’échec de la gestion chaotique des 60 ans des « indépendances politiques formelles » et l’asservissement matériel et symbolique de l’Afrique par les logiques militaro-capitalistes du système totalitaire marchand constituent la trame de fond à partir de laquelle il faudra mobiliser les intelligences africaines pour la grande bataille de la libération, de la renaissance et de la reconstruction du tissu humain et social dans les sociétés érodées, dysfonctionnelles, régressives et paralysées de la postcolonie déliquescente.

Dans cet ouvrage qui procède à une radioscopie éthique et politique décapante et incandescente de la débâcle postcoloniale, Kä Mana ne se limite pas au simple constat de la défaite protéiforme de l’Afrique face à la volonté de puissance de la Modernité occidentale depuis 4 siècles et dont les grandes scansions se résument dans la séquence : traite des Noirs, esclavage dans les Amériques, colonisation militaire directe sur place en Afrique, néocolonisation par dictateurs nègres interposés ainsi que des tentatives nouvelles de prédation et d’asservissement des Africains par les logiques militaro-capitalistes des puissances impérialistes. La profondeur de l’étiologie de la crise appelle la profondeur de la thérapie holistique qu’il faudra appliquer aux individus et aux institutions politiques et religieuses décadentes dans lesquelles ils vivent leurs existences dans la géopolitique mondiale de ce début du XXIème siècle : « Aujourd’hui, la construction d’une dynamique mentale de lutte concrète contre la désorientation infantilisante, l’appauvrissement anthropologique, l’impuissancisation chronique, la zombification, l’imbécilisation, la démoralisation et la néantisation de notre société est une priorité pour notre renaissance. Il s’agit de gérer de manière intelligente nos relations historiques avec l’Occident, en vue de reprendre pied en notre pouvoir créateur, de décider de vivre selon les intérêts que notre vision de l’avenir commande : la vision d’une Afrique de liberté et d’initiative, de prospérité et de progrès, d’épanouissement vital et de bonheur partagé avec tous les peuples. Si le premier cataclysme, la rupture avec l’esprit de l’Égypte pharaonique, nous imposait le devoir de libérer notre mémoire pour la rendre productive et profondément constructive, le deuxième cataclysme, le choc de notre tragique rencontre avec l’Occident, nous astreint à remettre en question ce qui nous a rendus colonisables. Le mot de Malek Bennabi repris par Béchir Ben Yahmed dans l’un de ses éditoriaux, mérite d’être repris ici : ‘’on est colonisé parce que colonisable ; on cesse d’être colonisé qu’en cessant d’être colonisable’’. Et l’éditorialiste de Jeune Afrique L’Intelligent de commenter : ‘’Lorsqu’on est faible ou diminué, il se trouve toujours un plus fort (ou qui se croit plus fort) pour vous sauter dessus, occuper votre pays, en faire un déversoir pour des milliers de sujets qui s’installent, exploitent et se comportent chez vous comme s’ils étaient vos maîtres »[17].

Ces paroles corrosives et révoltantes visent avec beaucoup d’acuité intellectuelle les causes anthropologiques et culturelles qui ont présidé à la « néantisation[18] de l’Afrique » lors de sa rencontre tragique avec la volonté de puissance de la Modernité occidentale. Ayant passé plus de la moitié de ma vie en Occident (12 ans en France et 16 au Canada), d’abord comme étudiant et maintenant comme professeur et chercheur dans le Centre de Recherches pluridisciplinaires sur les communautés d’Afrique noire et des diasporas (CERCLECAD), à Ottawa, je peux donner quelques exemples concrets qui montrent les différences irréductibles entre les mentalités africaines et les mentalités occidentales. Prenons le cas de la place de l’écriture dans la production des savoirs et des pouvoirs régissant et légitimant la stratification sociale quotidienne. Étant donné la place prépondérante de l’écriture dans les transactions quotidiennes – aussi bien privées que publiques en Europe et en Amérique du Nord –, les Occidentaux donnent de l’importance aux archives et à la sémiologie de l’écriture pour argumenter ou valider des actes constitutifs et performatifs des négociations sociales quotidiennes.

En Occident, les savoirs essentiels qui président à la stratification sociale des pouvoirs sont exposés par écrit. Je suis souvent confronté aux Africains et Africaines ici à Ottawa, venus « tenter leurs chances » dans l’eldorado canadien, mais qui se retrouvent très vite dans des situations inextricables de précarités, d’esclavages, voire d’inexistence sociale par manque de tel ou tel document requis. Par exemple, il y a des Africains qui n’ont plus droit à aucun service de l’État, parce qu’ils n’ont pas de papier légitimant leur présence sur le territoire canadien. Le manque d’un papier ou d’un document administratif équivaut tout simplement à une situation d’inexistence, de néantisation, voire de mort sociale. Mais quand on observe l’hospitalité légendaire des Africains envers tous les étrangers qui visitent leurs pays depuis l’aube du temps, quand on observe les marges de liberté énormes dont bénéficient les Occidentaux en Afrique, sans être importunés chaque jour par des contrôles policiers à tout coin de rue, on a le droit de se demander sur la différence anthropologique de la pratique de l’hospitalité dans les deux cas de figure.

En ajoutant la puissance de feu des Européens lors de leur première irruption conquérante au XVIème siècle, on aperçoit combien l’oralité (absence d’une tradition de transmission des savoirs vitaux et de la mémoire ancestrale par écrit) et la naïveté frôlant l’angélisme face aux étrangers, constituent jusqu’aujourd’hui des causes qui expliquent les écarts de traitement et l’absence de réciprocité, d’égalité et de justice entre les Africains et les Occidentaux en général. Contrairement à certains « pseudo-égyptologues[19] » qui prétendent avoir exhumé des anciens alphabets khamites incendiés par les Conquérants européens, l’honnêteté intellectuelle et le sens de la raison nous obligent de reconnaître que le système administratif, politique, scolaire, médical et universitaire qui fonctionne aujourd’hui en Afrique a été mis en place dans les langues, les écritures et les textes européens, et c’est lui qui permet aux Africains de se transmettre les connaissances substantielles et de collaborer avec le reste du monde. Et les anthropologues et missionnaires occidentaux ont dû utiliser les alphabets arabe et latin[20] pour mettre en écrit les langues africaines, jusque là uniquement parlées.

Au vu des piètres performances des élites politiques et de la médiocrité intellectuelle des élites universitaires, dans les 100 ans à venir, aucun pays africain n’est capable de mettre en place un système éducatif performant en langues africaines avec la production conséquente des ouvrages, des revues, des bibliothèques et leur circulation optimale dans la société. Nous sommes forts dans des paroles et autres incantations mystifiantes dans des « incubations mangeocratiques », mais dès qu’il faut s’imposer une ascèse intellectuelle crédible dans la longue durée sans laquelle aucun livre ne peut être produit, les candidats se comptent du bout des doigts ! Selon l’épistémologie philosophique, il n’existe pas de système scolaire, éducatif et universitaire dans la production et la diffusion maximale des ouvrages et revues d’envergure érudite et libératrice.

Les folies ethno-tribales fomentées et instrumentalisées par les élites politiques et religieuses corrompues ne feront qu’aggraver les conditions de vie partout en Afrique qui refluent logiquement et médiatiquement sur l’ostracisation croissante des diasporas aux prises avec des discriminations racistes systémiques à l’aveu de la plupart des autorités politiques occidentales. Les cas les plus graves et les plus meurtriers étant la recrudescence du racisme systémique contre les descendants des esclaves africains aux États-Unis d’Amérique et au Brésil, dirigés par deux dirigeants ouvertement esclavagistes et racistes.

Mais la raison la plus déterminante qui explique l’aggravation de la déliquescence morale et politique des Africains est la pathologie ethnotribale qui fait des ravages terrifiants dans toute l’Afrique subsaharienne. Il s’agit d’un véritable cancer dont les métastases continuent de proliférer de façon vertigineuse dans toutes les communautés africaines du continent et des diasporas amnésiques dans le monde occidental d’Europe et d’Amérique du Nord. Quelle que soit l’ampleur de la supériorité scientifique, technologique et militaire des Européens lors de la rencontre fatale du XVIème siècle, il convient de mettre clairement en évidence la propension des Africains à succomber aux démons des divisions ethno-tribales, aussi bien dans les transactions entre eux-mêmes que dans les interactions avec les Occidentaux. Même dans les diasporas occidentales où je vis depuis bientôt 30 ans, il importe de reconnaître l’ampleur des pratiques pathologiques ethno-tribales qui divisent sérieusement les communautés africaines, les empêchant ainsi de prendre le temps nécessaire pour produire une pensée élitiste, immanente et émancipatrice face à la persistance des logiques et des pratiques hégémoniques des puissances occidentales aussi bien sur le continent africain que dans les diasporas africaines serviles végétant en Occident et accumulant drastiquement toutes les formes de pauvretés, de précarités, de servilités et de misères dans les sociétés occidentales fortement ébranlées par l’effondrement total du système capitaliste néolibéral et l’érosion accélérée des valeurs qui soudent une société – par-delà les prouesses technologiques et les fantasmagories médiatiques superficielles. À mon avis, la persistance, voire la mondialisation du tribalisme nocif dans les communautés africaines constituent les principales raisons de l’aggravation de leurs conditions de vie aussi bien en Afrique que dans les diasporas évoluant en Occident, en occupant les positions les plus subalternes, les plus serviles et les plus abrutissantes de la stratification sociale des savoirs et des pouvoirs dans des sociétés radicalement régies par une épistémologie politique de l’écriture et de la production de la plus value intellectuelle dans une économie mondialisée et compétitive du savoir (Brain Power).

Devant ce tableau sombre, défaitiste et fondamentalement démobilisant de la paralysie des sociétés africaines postcoloniales étranglées aussi bien par le désastre de la gestion nègre des « indépendances politiques formelles » que l’exploitation des richesses africaines par les puissances impérialistes qui orchestrent la mondialisation[21] du capitalisme militaire et esclavagiste, quelle théologie émancipatrice faut-il promouvoir aujourd’hui pour que les Africains émergent comme des sujets conscients, actifs, responsables et combatifs dans les batailles inhérentes à leur « survie » dans la géopolitique mondiale agitée de ce début du XXIème siècle ?

C’est vers la pensée mystique, politique et théologique de Jürgen Moltmann[22] et Johann Baptist Metz que je me tourne présentement pour y extraire quelques catégories épistémologiques, politiques, réflexives, critiques et prospectives en vue de gérer les crises africaines contemporaines. Le choix de Moltmann s’impose à moi à cause de l’orientation radicalement mystique, politique, prophétique et émancipatrice de sa théologie de la croix et de sa doctrine sociale de la Trinité en étroite corrélation théologique avec le Royaume de Dieu. C’est au cœur des catastrophes produites par la raison moderne des Lumières et la folie du pangermanisme hitlérien qui s’enracine dans la mégalomanie raciste de l’idéalisme allemand que Moltmann re-problématise à nouveaux frais les conséquences mystiques, politiques et sociales de la confession publique du Dieu crucifié en se focalisant sur les sociétés fortement sécularisées, post-chrétiennes et post-modernes du monde occidental (Europe et Amérique du Nord). Ayant déjà publié des travaux plus ambitieux sur Moltmann et Metz avec leur dépendance par rapport à la mystique juive, je renvoie à mon ouvrage susmentionné : Le Dieu Crucifié en Afrique.

II. Analogie prophétique entre les 400 ans de l’esclavage des Hébreux en Égypte, les 400 ans de la monarchie en Israël et les 400 ans de l’esclavage des Africains dans la Géopolitique de la Modernité occidentale. Jalons pour une herméneutique révolutionnaire et émancipatrice.

Étant le dernier livre du Pentateuque[23] (La Torah de Moïse), le Deutéronome[24] se présente comme une vaste synthèse de tous les courants théologiques qui traversent ce long récit (Torah) qui commence de la création (Gn 1-2) à la mort de Moïse (Dt 34). D’autres exégètes considèrent tout le Pentateuque comme une biographie théologique de Moïse avec une introduction que constitue la Genèse. C’est cette densité théologique qui fait de lui la charnière qui l’arrime au puissant corpus prophétique qui va jusqu’aux 12 petits prophètes. En gardant la structure textuelle narrative dans le récit de la mort de Moïse sur le Pisga, les auteurs du Deutéronome montrent l’humilité de Moïse, serviteur et ami de Yahvé, qui s’efface pour que l’histoire du peuple d’Israël puisse se poursuivre avec son Dieu, sous la houlette de son disciple Josué. Mais avant de quitter ce monde, il a pris soin de proclamer la Torah au peuple d’Israëlet de la lui confier comme son « testament spirituel » qui fait office de son tombeau. Le vrai successeur de Moïse, c’est donc la Torah. Mais il convient tout de suite d’ajouter que Josué est aussi son successeur comme prophète par qui va se réaliser la conquête militaire de la terre sainte. Il y a donc deux successeurs à Moïse : La Torah et Josué. Plus concrètement, Moïse rend manifeste son double rôle politique et prophétique en instituant Josué comme chef politico-militaire (Nombres 27, 12-22 ; Deutéronome, 31, 1sq ; 34, 1sq)  et Éléazar comme prêtre à la place d’Aaron, son père (Nombres 20, 22-29.)

En gardant la graphie Torah, je mets l’emphase sur une vision plus large qui la considère comme tout ce qui concerne l’alliance[25] vivante entre Yahvé et Israël. Ce qui permet de laisser jouer la dialectique entre le législatif et le narratif dans ces textes qui relatent l’histoire vivante entre Yahvé et son peuple Israël. L’emphase sur la narrativité dans la Torah montre que Dieu prend le temps pour s’auto-révéler à son peuple et corrobore l’historicité de tout le procès de la révélation et du salut dans la Bible. La prédominance du narratif montre la priorité théologique qui est reconnue au récit entendu comme le déroulement dans le temps d’une histoire qui parle de la vie du peuple avec Yahvé. La première conséquence de ce massif narratif qu’est la Torah consiste à attester le fait que toute la Révélation de Dieu n’est pas donnée dans un seul instant.

Il convient donc de considérer ce mouvement d’auto-révélation de Dieu dans une dialectique oscillatoire entre les moments de Parole et les moments de Silence de la part de Dieu. Cette dialectique est au cœur de la vocation prophétique parce que le prophète ne dispose pas de la Parole de Dieu à sa guise, mais il est complètement au service de la Gloire et de la Souveraineté de Dieu. La dialectique parole/silence de Dieu atteint son apogée mystique dans le texte bouleversant de la pérégrination d’Élie le Prophète à la montagne de Dieu, l’Horeb, où Yahvé lui parle paradoxalement par une « Voix de fin silence[26] » dans le texte de I Rois 19. Cet oxymore fait référence à la liturgie angélique[27] au Ciel, où les anges adorent Dieu sans paroles articulées en imitant le « silence même de Dieu. »

Le prophète est lui-même complètement au service et à la disposition de cette Parole souveraine, déconcertante, créatrice, incandescente, purificatrice et salvatrice de Yahvé. Il doit être un homme de prière qui vit des longs moments d’incubation devant la Face de son Dieu avant l’annonce de tout oracle de Dieu au peuple. Nous voyons à plusieurs reprises Jérémie[28] en train de consulter Yahvé avant la prononciation de tout oracle au peuple. Élie[29], dans son escapade dans le désert du Néguev, dut faire face à la manifestation paradoxale d’une « Voix de fin silence », au terme de 40 jours de pèlerinage palpitant vers la montagne de Dieu, l’Horeb (I Rois 19,12).

La stratégie narrative de la Deutérose[30] raccorde solidement le Pentateuque aux livres prophétiques avec une transmutation totale chez le dernier prophète, Malachie, où c’est Dieu lui-même qui invite le peuple à la fidélité à la Torah de l’Alliance sous peine de destruction de la terre promise. Cela va se vérifier en montrant le mode d’articulation d’un livre prophétique à un autre. La Torah est à traduire en débordant le cadre strictement juridique de la Loi de Moïse. Elle est à comprendre comme la révélation de la volonté de Yahwé de sauver Israël de l’esclavage de Pharaon et de l’exil à Babylone. Elle se situe donc dans un dispositif prophétique et divinatoire consistant à chercher quelle est la volonté de Dieu pour moi aujourd’hui. Elle dévoile la gratuité de l’élection d’Israël uniquement par amour de Dieu qui l’appelle à entrer dans son alliance en toute liberté, contrairement aux astres qui sont livrés mécaniquement aux païens (Dt 4, 19-20).

Elle induit de facto un long processus de discernement des esprits en restant attentif au principe ignatien de l’alternance entre les consolations (la vie, le bonheur, les bénédictions, l’entrée dans la terre promise) et les désolations (la mort, le malheur, les malédictions, l’ekstase de l’Exil ou de l’Exode) advenant dans notre vie quotidienne d’oraison et de contemplation continue de la Parole de Dieu. Cette libération théologique doit se comprendre dans l’indicatif de l’élection gratuite du peuple d’Israël par le Dieu de toutes les nations. C’est à partir du fait (indicatif) de l’élection qu’Israël est invité à entrer dans une relation d’alliance et de responsabilité devant Dieu en respectant les commandements, les coutumes et les prescriptions (impératif de la Loi de Moïse) : « La Deutérose se présente dans la loi comme un impératif dont le contenu est replié sur lui-même puisqu’il enjoint d’observer la loi, dans les prophètes comme une parole de Dieu dont le contenu est que Dieu parle et qu’il est Dieu, dans les sages comme une invitation qui a pour centre ces mots : « Commencement de la Sagesse : Acquiers la sagesse. »[31] La deutérose se comprend bien dans la tautologie divine qui sous-tend toute prophétie : Dieu Seul est Dieu.

Il importe de mettre l’emphase sur la compréhension du Deutéronome comme une religion du cœur, de la conscience, de l’intériorité, de la responsabilité et de l’amour du croyant devant son Dieu et la communauté humaine. La visée théologique et mystique du Deutéronome consiste à atteindre Dieu dans sa personnalité, sa liberté, sa transcendance et son action dans l’histoire d’Israël et des nations. Ce livre narre les défis, les problèmes et les crises qui découlent du processus de sédentarisation et d’urbanisation.

C’est Yahvé qui prend unilatéralement la décision de sauver son peuple de la fournaise à fondre le fer qu’était l’Égypte pharaonique dans l’Antiquité (Dt 4, 19-20). Mais ce don gratuit de Dieu charrie ses nombreuses bénédictions et malédictions qui sont liées au respect des clauses de l’alliance par le peuple élu. Mais cette bénédiction de Dieu ne dispense pas le partenaire humain de collaborer par un travail régulier et discipliné dans la durée d’une vie. La bénédiction divine ne remplace pas la nécessité du travail humain pour transmuter les bénédictions en biens et services nécessaires pour le développement optimal de la vie terrestre de l’homme.

Le Deutéronome insiste de bout en bout sur la Transcendance et l’Unicité absolue de Yahvé en rappelant à quinze reprises la théophanie décisive à l’Horeb, où Il apparut devant tout le peuple dans le feu et sans aucune forme perceptible. C’est ce même Dieu qui pérégrine avec son peuple durant 40 ans dans le désert du Sinaï, jusqu’à faire habiter son Nom dans le sanctuaire portatif du désert (6 occurrences). Il s’agit d’une théologie concentrée sur le Mystère de la souveraine liberté de Yahvé totalement engagé dans l’histoire d’Israël comme un Être Vivant et personnel. Yahvé étend sa souveraineté et sa sainteté sur toutes les nations du monde et se différencie radicalement des dieux cananéens liés ontologiquement à un lieu et dépendants d’un rituel déterminé. Contre la nécessité géographique qui caractérise les dieux naturistes et astraux des Cananéens, Yahvé règne sur tous les peuples et leurs idoles par sa Parole souveraine, transcendante et éternelle. Le Deutéronome veut résoudre complètement la crise religieuse causée par le processus de sédentarisation et d’urbanisation lors de l’installation du peuple sur la terre promise de Canaan. Face aux divinités cananéennes de la nature, de la végétation et des astres, Yahvé règne par sa seule Parole réactualisée par ses prophètes tout au long de l’histoire du salut. L’idolâtrie des dieux cananéens de la nature et des astres va être vigoureusement combattue par les prophètes jusqu’à la déflagration de l’Exil à Babylone (587 av. J.C), à tel point que nous pouvons considérer toute l’historiographie deutéronomiste comme une étiologie théologique de l’exil. Avec la déportation à Babylone, ce sont les prophètes, et plus tard les prêtres qui prennent la « relève théologique et politique » de la monarchie définitivement anéantie par cette intervention des troupes de Nabuchodonosor à Jérusalem. À l’unanimité, les grands prophètes de l’Exil affirment sans équivoque que c’est Yahvé qui a décidé de la fin de la monarchie et que tous les rois du monde sont sous sa juridiction universelle : « Ce jour-là, Israël viendra le troisième, avec l’Égypte et l’Assyrie. Telle sera la bénédiction que, dans le pays, prononcera le Seigneur, le Tout-Puissant : « Bénis soient l’Égypte, mon peuple, l’Assyrie, œuvre de mes mains, et Israël, mon patrimoine » (Ésaïe 19, 24-25.)

Cette souveraineté universelle et inexpugnable de Yahvé sur les forces cosmiques et les fausses divinités naturistes (Baals) de Canaan est constamment réaffirmée dans le Deutéronome et toute l’historiographie deutéronomiste. Au sujet de l’astrolâtrie qui a régné durant les siècles dans le Proche Orient ancien (Égypte, Assyrie, Babylone, etc.), notamment dans les milieux élitistes des philosophes (Platon) et des astrologues, le Deutéronome procède à une déconstruction radicale des cultes des astres, ravalés au simple statut de créatures matérielles de Yahvé qui les convoque chacun par son nom : « La position du Deutéronome est la même que pour les autres dieux des païens (cf. p. 57) : Yahvé s’est réservé Israël, tandis qu’il donnait les astres aux autres nations. La nuance est essentielle : les astres sont livrés aux hommes, alors que Yahwé est totalement libre quand il offre son alliance à un peuple qui est sa créature. Le v. 20 rappelle précisément cette création que fut la libération d’Égypte ; le terme usuel « bagne » est remplacé par un autre plus fort. L’Égypte avait été pour Israël comme un creuset à préparer le fer (Cf I Rois 8, 51 ; Jér 11,4) : L’Antiquité n’en connaissait guère de plus chauds. »[32]

L’unicité de Dieu (Dt 6) induit aussi l’unicité du peuple élu, l’unicité de la Torah et de la Bérit[33], l’unicité du lieu du culte, l’unicité de la terre et l’unicité de la promesse. La révélation de la volonté salvifique de Dieu va se dérouler à travers les joies et les épreuves des interactions d’Israël avec son Dieu et avec les autres peuples environnants. Le Dieu Yahvé est un Dieu qui parle et agit dans l’histoire et il se démarque radicalement des « fausses divinités » cycliques des religions naturistes de Canaan (Baals, Ashéras…), d’Égypte (Pharaon, Isis, Osiris, Amon de Thèbes, Aton, Râ…) et de Babylone (Mardouk, Bel…). Les théologiens de l’historiographie deutéronomiste[34] vont relater dans des faits historiques l’incapacité totale du peuple d’Israël à demeurer fidèle à l’alliance et sa propension à suivre les Baals des nations environnantes. Le livre des Rois raconte les 400 ans de la période monarchique qui se termine avec la catastrophe nationale de l’exil. La disparition du peuple devient une alternative envisageable. L’apostasie et l’idolâtrie religieuses entraînent l’institutionnalisation de l’injustice sociale envers les catégories les plus vulnérables de la société : la veuve, l’émigré, le journalier, le lévite et l’orphelin. Les rois et les élites religieuses, intellectuelles, économiques et politiques vont institutionnaliser un système officiel d’exploitation et d’asservissement des masses paysannes prolétarisées et obligées de se vendre comme travailleurs journaliers et sans aucune sécurité sociale. En effet, dès le règne d’Omri, d’Akhab et de Jézabel, la cour royale et les élites politiques et militaires du Royaume du Nord vénéraient plutôt le Baal comme l’auteur des bénédictions naturelles auquel on avait donné le nom de Yahvé. C’est contre cette confusion catastrophique entre Yahvé et Baal d’abord chez les rois et les élites de la cour royale, ensuite chez le peuple ignorant à l’instinct grégaire, que va se battre le champion des champions de la religion yahviste, nomade et austère du désert, Élie le Tishbite de Tishbé. Yahvé est le Seul Dieu Vivant et Vrai qui contrôle le feu dans le désert et aussi la pluie sur la terre promise de Canaan. C’est pour pulvériser l’illusion de Baal comme le dieu de la pluie, et donc, de la fécondité des animaux et des humains, que vont se battre les prophètes tels que : Élie, Osée, etc.

Le sommet de cette théomachie[35] est magistralement raconté dans l’ordalie[36] de I Rois 18, 1-46. La théologie deutéronomiste atteint son paroxysme éclatant au cœur du livre des Rois dans les cycles d’Élie et d’Élisée. C’est ici que la théologie deutéronomiste rejoint étroitement celle des prophètes qui appellent le peuple à la conversion du cœur et à l’intériorisation de la Loi du Dieu Vivant[37] Créateur et Sauveur. Yahvé va initier une nouvelle alliance où la Loi sera inscrite non plus sur les tablettes, mais dans les cœurs des individus qui forment le peuple. Chaque croyant est partenaire d’une Alliance personnalisée avec Yahvé (Jérémie, Ézéchiel, Osée, Amos).

Avec Jérémie, Ezéchiel et Ésaïe, c’est chaque individu qui est responsable de ses actes devant Dieu et les fils ne vont plus payer les conséquences des fautes commises par leurs pères. Le cas le plus révoltant étant celui du temps écoulé entre le roi idolâtre Manassé et son petit-fils Josias, frappé par la sanction divine de toute la monarchie, alors qu’il fut un artisan de la réforme deutéronomique à partir du livre de l’alliance découvert durant les travaux de réparations du temple de Jérusalem (II Rois 22-23). L’auteur du livre des rois affirme qu’avec Manassé, un point de non retour était atteint, voire dépassé et Josias fut la première victime de la sanction divine débouchant sur l’effondrement de l’idéologie royale en Israël. Josias n’a pas payé pour ses fautes personnelles, mais sa réforme ne pouvait pas réussir parce que Dieu avait déjà décrété la fin de l’idéologie royale en Israël, où Yahvé seul est le Véritable Roi de son peuple : « Toutefois le Seigneur ne revint pas de l’ardeur de la grande colère qui l’avait enflammé contre Juda à cause de toutes les offenses que Manassé avait commises contre lui. » (II Rois 23,26). Le peuple et le roi étaient au service de la Gloire du Dieu libérateur qui conclut avec eux l’Alliance totalement incompatible avec les prostitutions des divinités cananéennes (Baals, Ashéras, Molek, Kemosh…)

Les Exégètes situent la publication d’une bonne partie du Deutéronome (12-26) sous le règne de Josias en 622 av. J.C. C’est dans la même période que Jérémie poursuit son ministère jusqu’à la chute de Jérusalem en 587 av.J.C. Il y a donc une dépendance littéraire et théologique directe entre Jérémie et le Deutéronome publié durant son ministère prophétique. La catastrophe de l’exil constitue une expérience de mort et de rupture consommée de l’Alliance avec Dieu. C’est exclusivement la fidélité inconditionnelle de Dieu qui ne peut pas se renier lui-même qui rend possible la possibilité d’un nouveau départ sur les chemins de l’alliance à condition que chaque individu se situe dans un rapport de vérité et de responsabilité devant le Dieu de l’Alliance. Sans la grâce de Dieu qui pardonne et efface les péchés du passé, la vie n’est plus possible pour l’être humain tiré de la poussière. L’anamnèse des merveilles de Dieu dans le passé à travers la louange liturgique du Nom de Dieu constitue un remède contre l’amnésie, première étape de l’idolâtrie des divinités cycliques de la nature et celles du consumérisme moderne.

Dans cette méditation, je vais uniquement me focaliser aux livres historico-prophétiques que sont : Josué, Juges, Samuel et Rois qui racontent la séquence historique allant de la conquête de Canaan par Josué (1230-1220 av. J.C) jusqu’à l’effondrement de la monarchie en 587 av. J.C. Dans cette séquence historique la période monarchique constitue à la fois le couronnement et la décadence. C’est au cœur des drames, des réalisations, des réussites et des catastrophes qui jalonnent cette séquence historique dramatique et chaotique que l’écrivain deutéronomiste va réaliser sa lecture prophétique des événements qui apparaissent dans la vie du peuple d’Israël.

Cette intentionnalité narrative et pédagogique du Deutéronome est appropriée dans la théologie africaine postcoloniale qui doit mettre en récit toute l’histoire de l’évangélisation de l’Afrique depuis la conférence coloniale de Berlin (1885) par la mission civilisatrice de l’Europe en Afrique jusqu’aujourd’hui, en septembre 2020, où nous fêtons le fiasco des pseudo-indépendances. Seule la mise en récit des péripéties, des accomplissements, des échecs, des ratés et des espoirs charriés par l’épopée missionnaire en Afrique, permettra aux chrétiens africains de se situer effectivement dans une attitude de vérité et de véridiction devant Dieu et devant leurs responsabilités historiques. Les déboires et les catastrophes de la superposition entre la crise postcoloniale et la crise de la prédation des richesses africaines par les puissances militaro-capitalistes de l’Occident exigent impérativement une vaste entreprise de narration et de cristallisation par l’écriture des principales scansions de l’époque postcoloniale en vue de promouvoir des stratégies narratives, théologiques et politiques de subjectivation de soi-même devant Dieu et devant l’histoire de son peuple. L’identité théologique du peuple de Dieu passe donc par cette colossale entreprise oscillatoire de deutéroses et de deutérographies de son histoire spirituelle, politique et économique devant Dieu. La recrudescence des questions pathologiques de la possession par les esprits, des pratiques macabres de la sorcellerie et des empoisonnements partout en Afrique et dans ses diasporas déboussolées, alimentaires et subalternes constitue la situation herméneutique à l’intérieur de laquelle se déploie le tournant prophétique que je suis présentement en train d’impulser avec détermination à toutes les théologies africaines contemporaines. L’objectif primordial de cet article consiste à questionner et à convoquer toutes les théologies africaines postcoloniales pour qu’elles se laissent jauger par l’intentionnalité tautologique et doxologique de la prophétie bibliqueLa théologie africaine du XXIème siècle sera prophétique ou ne sera pas.

Dans cette entreprise du discernement de la volonté de Yahwé dans les 400 ans de l’inscription servile de l’Afrique dans la géopolitique de la modernité occidentale, l’École deutéronomiste constitue une matrice normative et catalyseuse. La tâche primordiale d’une théologie prophétique et deutéronomique de la libération holistique consiste à regarder en face et sans aucune dérobade les principales scansions de l’histoire de la collision entre la volonté de puissance de la Modernité occidentale et les sociétés africaines du XVIème siècle au XXIème siècle. Le but de cette deutérose étant de faire mémoire des tragédies qui jalonnent cette chevauchée coloniale et postcoloniale de l’Occident en procédant à une déconstruction prophétique radicale des mentalités et pratiques clientélistes et sexuelles qui perpétuent des relations de vassalité, de mendicité et d’extraversion mentale entre les Africains et les Européens dans toutes les transactions de la mondialisation néolibérale.

Les théologiens de l’histoire deutéronomiste puisent leur inspiration dans la prédication de la Torah par Moïse au peuple d’Israël sur les plaines de Moab, à la hauteur de Jéricho, au bord du Jourdain, avant d’entrer dans la terre promise. Certains exégètes considèrent la Torah comme le véritable successeur de Moïse dans le Deutéronome et elle peut analogiquement se substituer à la tombe introuvable de Moïse. Traduire la Torah par la loi constitue une opération de réduction de sa richesse théologique intrinsèque. La Torah doit être comprise dans la dynamique de la révélation de la volonté de Yahwé au peuple de l’alliance. Elle est une instruction qui vise l’éducation du peuple aux clauses de l’alliance avec Yahwé. Pour Von Rad : « Cette capacité d’unité théologique du Deutéronome suppose une aptitude remarquable à l’abstraction. L’auteur du Deutéronome ne vit plus dans telle ou telle tradition, il fait face à toutes les traditions et se situe à une certaine distance théorique (…) Le concept deutéronomique de « Tora » comprend l’ensemble des dispositions salutaires de Yahvé en faveur d’Israël ; il faudrait le rendre par une périphrase : « la révélation de la volonté de Yahvé ». En vertu de la concentration en une unité interne très dense, cette proclamation résumée « de la » Tora est en fait la seule œuvre théologique de l’Ancien Testament qui exige un exposé plus systématique de son contenu. Le Deutéronome se veut effectivement un enseignement complet. « Vous n’ajouterez rien à ce que je vous prescris et vous n’en retrancherez rien. » (Deut.13 :1 ; 4 : 2.). »[38]

Il importe de relever que la préoccupation primordiale des théologiens de l’histoire deutéronomiste réside dans la fidélité des rois face à l’orthodoxie cultuelle en l’honneur de Yahwé. Les jugements portés sur les rois dépendent de leur fidélité ou leur infidélité au culte exclusif de Yahwé à Jérusalem, unique critère qui décide ultimement de l’être ou du néant du peuple dans l’histoire. Avec de telles prémisses, il n’est pas étonnant de constater le jugement massivement négatif d’apostasie et d’idolâtrie qui frappe tous les rois du Royaume du Nord, depuis le péché originel du schismatique Jéroboam avec ses hauts lieux à Bethel et à Dan : « Jéroboam dit en lui-même : « Telles que les choses se présentent, le royaume pourrait bien retourner à la maison de David. Si ce peuple continue à monter pour offrir des sacrifices dans la Maison du Seigneur, à Jérusalem, le cœur de ce peuple reviendra à son maître, Roboam, roi de Juda : moi, on me tuera et on reviendra à Roboam, roi de Juda. » Le roi Jéroboam eut l’idée de faire deux veaux d’or et dit au peuple : « Vous êtes trop souvent montés à Jérusalem ; voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte. Il plaça l’un à Bethel, et l’autre, il l’installa à Dan – c’est en cela que consista le péché. Le peuple marcha en procession devant l’un des veaux jusqu’à Dan. »[39]

Parmi les rois de Juda, il n’y a qu’Asa, Ézéchias et Josias qui reçoivent des félicitations sans aucune réserve en conformité avec David, le fondateur de la dynastie (Mention Très Bien). Josaphat, Joas, Amazias, Azaria (Ozias) et Jotham reçoivent des félicitations sous quelques réserves (Mention Bien). Tous les autres rois de Juda sont traités d’apostats et d’idolâtres comme leurs pairs du Royaume du Nord. Les théologiens deutéronomistes s’appuient sur la théologie de la Parole créatrice et libératrice de Yahwé tout en intégrant la responsabilité politique et historique des rois dans les deux catastrophes de la disparition du royaume du Nord (722/721 av.J.C) et du royaume du Sud (587/586 av.J.C). Ils tiennent donc simultanément compte de l’alliance avec le peuple (Moïse) au Sinaï et à Moab, et de l’alliance avec David et sa dynastie.

Leur unique finalité étant de comprendre théologiquement le fonctionnement concret de la Parole de Dieu et de ses jugements implacables dans les méandres et les tragédies de l’histoire mouvementée d’Israël. C’est pour cette raison que nous disons que la théologie deutéronomiste se meut résolument dans une intentionnalité prophétique et iconoclaste. La tâche de la prophétie consistant à faire une lecture théologique de l’histoire : « On peut certainement penser que cette théologie de l’histoire ne pouvait guère se développer sans une correction plus ou moins massive de l’histoire. Il faudrait avant tout établir que Dtr, dans sa volonté passionnée de mettre en évidence l’efficacité de la parole de Yahvé, a schématisé rationnellement l’histoire. Mais c’est justement cette volonté, cette entreprise de comprendre toute l’histoire d’Israël du seul point de vue de la parole de Yahvé qui fait la grandeur théologique de cet ouvrage. Ce n’est pas ce qui remplit l’histoire générale de vacarme qui est décisif pour Israël. Ce qui est déterminant pour la vie et la mort du peuple de Dieu, c’est la Parole de Dieu prononcée dans l’histoire. Cette théologie dtr de l’histoire a exprimé pour la première fois clairement ce qu’est le phénomène de l’histoire du salut, une succession d’événements façonnés par l’intervention continue d’une parole de Dieu qui juge et sauve et qui les conduit à un accomplissement. »[40]

C’est la raison pour laquelle pour les rédacteurs de l’histoire deutéronomiste des rois d’Israël et de Juda, ce qui est primordial, ce ne sont pas les stratégies individuelles des acteurs (rois), mais uniquement le mouvement général de l’histoire qui coïncide avec la politique ou le plan souverain de Yahvé dans l’histoire. Ce qui compte pour les auteurs du mouvement deutéronomiste, ce ne sont pas les performances individuelles des rois, mais le statut théologique de la monarchie davidique devant l’Unicité et la souveraineté de Yahvé. Parce que ce système monarchique n’a pas permis au peuple de demeurer fidèle à l’alliance, la théologie deutéronomiste avalise son effondrement sous les coups de boutoir des troupes de Nabuchodonosor, instrument de la colère divine contre son peuple. Il fallait donc détruire le cadre monarchique instaurée par David et relancer l’histoire du peuple d’Israël avec son Dieu sans rois et sans temple ; Ce qui est la situation aujourd’hui en 2020. Le livre des rois commence avec la mise en place du régime monarchique et se solde avec sa destruction.

Toute la Bible affirme avec puissance l’agir historique, politique et salvifique de Yahvé dans l’histoire de l’humanité dont le plan échappe principiellement aux humains et seuls les prophètes en ont des bribes : « On a pu constater tout au long du livre qu’au dessus des paroles et des actions des personnages, il y avait quelque chose qui les dépassait et qui commandait en dernier ressort leurs actions. On peut appeler cela le mouvement de l’histoire ou, selon la terminologie des prophètes, le plan de Dieu. C’est un programme dont les acteurs ne savent pratiquement rien (seuls les prophètes en connaissent des bribes) et sur le déroulement duquel ils n’ont aucun pouvoir. Ce mouvement d’ensemble peut bien se résumer par le mot de dégradation. Le livre commence par la mise en place d’un régime et il se termine avec la disparition de celui-ci, Mais cela se fait en plusieurs étapes, bien distinguées, qu’on peut schématiser ainsi :

– le règne de la sagesse

– le schisme

– première période des royaumes séparés

– deuxième période des royaumes séparés

– disparition d’Israël et survie de Juda

– dernière période de Juda. »[41]

Conclusion : La théologie de la reconstruction de Kä Mana est un moment interne du Tournant prophétique des théologies africaines contemporaines imprimé par le prophète Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA

Comme je viens de le démontrer dans les développements antérieurs, la théologie de la reconstruction élaborée par Kä Mana durant la décennie (1990-2000) est un moment de l’épistémologie prophétique que je décline en trois séquences complémentaires qui sont : (Déconstruction/Reconstruction/Dépassement ; Prophétie/Irradiation prophétique/transmutation du prophète ; Bibliocratie/Bibliophagie/Bibliothérapie/Bibliographie).

Ceci apparaît avec éclat dans la vocation du prophète Jérémie d’Anatot : « La parole du Seigneur s’adressa à moi : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, avant que tu ne sortes de son ventre, je te connaissais ; je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. » Je dis : « Ah ! Seigneur Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune. » Le Seigneur me dit : « Ne dis pas : Je suis trop jeune. Partout où je t’envoie, tu y vas ; tout ce que je te commande, tu le dis ; N’aie peur de personne : Je suis avec toi pour te libérer – oracle du Seigneur. » Le Seigneur, avançant la main, toucha ma bouche, et le Seigneur me dit : « Ainsi je mets mes paroles dans ta bouche. Sache que je te donne aujourd’hui autorité sur les nations et sur les royaumes, pour déraciner et renverser, pour ruiner et démolir, pour bâtir et planter. » (Jérémie 1, 2-7).

Non seulement les Grands prophètes préexiliques avaient annoncé la sanction divine de l’Exil ; non seulement ils avaient annoncé l’intervention de Yahvé qui allait rassembler les exilés de Babylone et d’Assyrie en les ramenant à Jérusalem, mais aussi, et surtout, ce sont encore des prophètes Aggée et Zacharie qui vont proférer les oracles de Yahvé pour la reconstruction du Temple de Jérusalem, de la ville et de ses murailles. Le retour de l’Exil est déjà annoncé par les prophètes Ésaïe, Ézéchiel et Jérémie. Même le gouvernement bicéphale des rescapés de l’Exil (Golah) va se dérouler avec un primat théologique du chef spirituel (Le Grand Prêtre Josué) sur le Chef politique (Zorobabel). Plus tard, la disparition de l’autorité politique fera ipso facto du Grand Prêtre la plus haute autorité politico-religieuse en Israël. Un siècle après l’Édit de Cyrus (538 av. J.C), soit vers 445-432 av. J.C, c’est le même leadership religieux (le prêtre Esdras, Scribe de la Loi du Dieu ces Cieux) et politique (le Gouverneur Néhémie) qui va structurer, coordonner et régir toutes les actions de la reconstruction des murs de la ville de Jérusalem et de l’organisation religieuse du peuple autour de l’alliance que Yahvé avait conclue avec les pères. Signalons en passant qu’Esdras est l’acteur principal de l’édition finale du Pentateuque et de son adoption comme la Torah officiel des juifs vers 400 av. J.C avec « la théorie de l’autorisation impériale perse ». Les spécialistes attestent à l’unanimité que le prêtre-scribe Esdras est l’ultime rédacteur de la Torah de Moïse, son ultime Éditeur.

Pour les Églises et sociétés africaines contemporaines, l’impératif d’une « relecture théologique » des séquences serviles et tragiques qui marquent leur insertion subalterne dans la Géopolitique de la Volonté de puissance de la Modernité occidentale depuis le XVIème siècle jusqu’aujourd’hui constitue un « lieu théologique, politique et pastoral » de premier plan. Alors que partout en Afrique subsaharienne prolifèrent des révoltes sociales, des mutineries des armées et la rupture idéologique entre les élites corrompues et les masses paupérisées en cette année 2020, où nous fêtons les 60 ans des indépendances de pacotille des sociétés sans États[42] de la postcolonie, la théologie prophétique de la libération holistique que je développe montre et démontre la nécessité d’une réappropriation dynamique et émancipatrice de la théologie deutéronomiste et prophétique qui sous-tend la narration tragique de la naissance, de l’apogée et de l’effondrement des 4 siècles[43] de la monarchie en Israël (1010 av J.C-587/586 av. J.C).

Un débat est omniprésent chez les spécialistes de l’historiographie dtr consistant à affirmer ou à infirmer la thèse selon laquelle : « les auteurs des différentes époques historiques de cette École deutéronomiste veulent tout simplement attester la catastrophe nationale de l’Exil à Babylone comme sanction de Yahvé contre son peuple idolâtre et amnésique et sans aucune perspective ni espérance en l’avenir pour Israël. » Je partage ici les réflexions herméneutiques et réconfortantes de Thomas Römer[44] qui démontre deux arguments théologiques de taille qui ouvrent des perspectives d’avenir au peuple d’Israël après la mort de l’Exil : d’une part, l’école deutéronomiste est préoccupée par la succession historique des générations du peuple d’Israël devant la Face Éternelle de Yahvé, et d’autre part, les pères de l’historiographie deutéronomiste sont ceux de la génération de l’Exode dont le primat est reconnu à Jacob-Israël. La fine pointe de ces deux arguments consiste à confesser la fidélité de Yahvé à ses promesses qui les accomplit unilatéralement à son « Heure », en pardonnant les péchés de son peuple idolâtre et amnésique. Comme Yahvé n’a pas abandonné la génération des pères dans le désert du Sinaï-Néguev, il va faire revenir la génération des fils exilés (Golah) sur la terre promise aux pères. Souvent Yahvé fait des promesses aux pères et les réalise en faveur de leurs fils parce que son action se déroule dans la temporalité des générations qui se succèdent dans l’histoire de l’humanité.

Pour l’École deutéronomiste, la conception des origines est façonnée par la théologie anamnétique de la libération de l’Exode et que le don de la terre à Israël n’est pas un acte automatique, mais un acte de la liberté souveraine et élective de Yahvé qui la donne et qui peut la reprendre, comme il l’a fait lors de l’effondrement total de la Monarchie sous les coups de boutoir de Nabuchodonosor en août 587/586 av. J.C. Pour la rédaction dtr, à l’origine, le peuple est en esclavage en Égypte, donc hors de la terre promise aux pères par Yahvé. Il est dans une posture d’ekstase exodale (40 ans) par rapport à la terre dont la possession dépend du don libre et gratuit de Dieu qui peut la reprendre en cas de désobéissance du peuple à la nuque raide. Ce phénomène de sortie de la terre promise va se reproduire avec l’ekstase de l’Exil à Babylone (49 ans).

C’est ce que j’ai effectué avec conviction théologique et prémonitoire dans mon ouvrage : Le Tournant prophétique des théologies négro-africaines contemporaines. De l’Auto- Performativité de la Deutérose, L’Harmattan, Paris, 2020. Cette théologie africaine de la libération prophétique fait un saut dans la foi au Dieu Trinitaire, Vivant et Vrai, qui agit dans l’histoire d’Israël, de l’Afrique et du monde, car il est l’Unique créateur et sauveur de l’humanité. La lecture prophétique de la Révélation trinitaire se focalise sur les modalités concrètes de l’intervention du Dieu Vivant et Vrai dans l’histoire des hommes. Il est donc possible de lire les grands théologiens du XXème siècle tels que Rahner et Balthasar comme une phénoménologie prophétique de l’engagement du Dieu Trinité[45] dans l’Histoire de l’Humanité.

C’est la raison pour laquelle, en tant que théologien prophétique africain de la libération holistique, j’ai tenté une réappropriation prophétique de la Trinité divine à travers mes trois ouvrages consacrés chacun à une personne de la Trinité : au Père[46], au Fils[47] et au Saint Esprit[48]. En jetant un regard d’action de grâce sur mes deux décennies de praxis théologique (2000-2020)je puis auto-interpréter ma propre œuvre en train de se constituer comme étant une réappropriation prophétique et africaine de la Trinité de Dieu qui débouche sur une assomption trinitaire de la Prophétie vétéro-testamentaire.

Il importe maintenant de tirer trois prises de position mystiques, épistémologiques, méthodologiques et politiques dans ma praxis théologique aujourd’hui :

10/ La science théologique sur terre (Doctrina Sacra) est subalternée à la science de Dieu, des anges, des saints et des bienheureux qui sont au Ciel. D’où sa résistance face au rouleau compresseur des sciences ontiques avec leurs ontologies régionales et leurs épistémologies positivistes et physico-mathématiques. La théologie dogmatique a son centre de gravité au Ciel au cœur de la Trinité Divine et de toute la cour céleste des anges, des saints et des bienheureux. Je dois ici reconnaître l’impact sur mon œuvre de la « liturgie angélique » dans la mystique juive de la vision du Char de Dieu (La Merkabah), et notamment dans la communauté des Esséniens[49] de Qumrân sur ma propre élaboration d’une christologie trinitaire, ekstatique, prophétique et thérapeutique. Cette Mystique est fondée sur la vision du Char de Yahvé et de ses anges dans les trois premiers chapitres d’Ézéchiel (Ez 1-3).

2/ La théologie fondamentale (l’apologétique) est une doctrine de la perception de la Figure humano-divine du Christ tandis que la théologie dogmatique est une doctrine du ravissement ou de l’extase. Celui qui a vu la figure du Christ est ravi dans l’amour de l’Invisible. Pour la simple raison que la connaissance du Dieu devenu visible par son incarnation dans la temporalité humaine nous pousse à aimer Dieu qui est l’Invisible par excellence. C’est la visée théologique de toute l’Esthétique théologique de Balthasar[50] consistant à contempler la Figure objective du Christ (Gestalt) que Dieu montre aux croyants à travers le Mystère pascal de sa mort et de sa résurrection.

3/Le tournant prophétique que j’imprime sur toute la surface des théologies africaines contemporaines est totalement fondée sur l’auto-performativité des deutéroses et deutérographies qui structurent toute la Bible, de la Genèse à l’apocalypse. Les chrétiens, Les Églises et Les Théologiens africains sont appelés à actualiser, ici et maintenant, la Parole Vivante de Dieu dans les combats vitaux de l’insertion servile de l’Afrique durant les 400 ans de leur arraisonnement dans la Géopolitique mondiale de la Modernité occidentale. Ils doivent le faire en s’inspirant des deutéroses historiographiques[51] qui tissent la révélation biblique d’un bout à l’autre :

A) Le Pentateuque qui raconte l’histoire de l’Humanité depuis la création du monde (Gn 1) jusqu’à la mort de Moïse (Dt 34) et qui, selon Henri Cazelles « …est à la fois le frontispice et la coupole de la Bible hébraïque ou Ancien Testament. De même qu’il en est le noyau d’où jaillissent prophètes antérieurs et postérieurs, livres historiques, sagesse ou rouleaux liturgiques, de même vers lui convergent les curiosités religieuses et intellectuelles[52]. » ;

B) L’Historiographie deutéronomiste (Josué, Juges, Samuel et Rois) qui raconte l’histoire du peuple d’Israël depuis la conquête de la terre promise par Josué jusqu’à la déflagration de l’Exil à Babylone (août 587 av. J.C) avec une emphase théologique sur les 400 ans de la Monarchie davidique (1010 av. J.C. jusqu’à 587 av. J.C) et enfin,

C) L’historiographie sacerdotale du chroniste-Esdras-Néhémie qui est la plus longue de toutes, car elle raconte l’histoire du peuple d’Israël depuis la création du monde (Gn 1) jusqu’au retour de l’Exil avec une focalisation théologique sur le culte et la classe sacerdotale du temple de Jérusalem (Chroniques-Esdras-Néhémie), avec une emphase liturgique sur la prière de confession des péchés par Esdras (Néhémie 9) qui commence de la Création jusqu’au jour de sa prière au temple (vers 445-432 av. J.C), en reconnaissant toutes les grandes interventions de Yahvé en faveur de son peuple et les ruptures récurrentes d’alliance d’Israël qui se prostituait avec les idoles naturalistes et astrales des peuples païens environnants. (Esdras 9 & Néhémie 1 ; 8-9). Dans sa prière de confession solennelle des péchés d’Israël depuis les patriarches jusqu’au retour de l’Exil, le prêtre Esdras relève avec force la situation d’esclavage qui résulte de chaque rupture d’alliance avec Yahvé, non seulement l’esclavage aux fausses divinités des païens, mais aussi et surtout, l’esclavage imposé par les empires conquérants d’Assyrie, de Babylone, de Perse, de Grèce et de Rome : « Aujourd’hui, voici que nous sommes des esclaves et dans le pays que tu as donné à nos pères afin d’en manger les fruits et les biens, voici que nous sommes esclaves ! Ses produits abondants sont pour les rois que tu as établis sur nous, à cause de nos péchés ; ils dominent sur nos corps et sur notre bétail, selon leur bon plaisir ; et nous, nous sommes dans une grande détresse. » (Néhémie 9, 36-37).

L’acte de raconter et d’écrire l’histoire (historiographie) permet de faire mémoire des moments de péché et des moments de grâce dans la vie individuelle et collective devant les clauses de l’Alliance avec Yahvé en vue de reconstruire l’avenir dans les impératifs théologiques et éthiques de la conversion au commandement de l’amour de Dieu et du prochain. La narrativité théologique (Deutérose) à travers l’auto-performativité de la Parole vivante de Dieu, lue et réactualisée chaque jour, permet l’émergence des subjectivités debout et performatives, prêtes à reconstruire les sociétés africaines en renonçant à toutes les pathologies ethno-tribales des empoisonnements bêtes, des sorcelleries ethno-politiques et autres propensions à la servilité qui expliquent l’inscription subalterne des Africains dans la Géopolitique mondiale, du XVIème siècle jusqu’aujourd’hui.

Je crois en la résurrection du Christ d’entre les morts, et c’est au nom de cette foi invincible en la victoire du Dieu Trinitaire sur les forces du mal et de la mort que je promeus le tournant prophétique et thérapeutique dans ma théologie de la libération holistique. Amen. Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit, comme il était au Commencement, Maintenant et toujours et dans les siècles des siècles, AMEN !


[1]Docteur en Philosophie de l’université Paris IV-Sorbonne (avec une thèse en phénoménologie : Donation, Saturation et Compréhension. Phénoménologie de la donation et phénoménologie herméneutique : Une alternative ?, L’Harmattan, Paris, 2005, dirigée par le professeur Jean Luc Marion de l’Académie française) et titulaire d’un DEA en Théologie de l’université de Strasbourg, Benoît Awazi Mbambi Kungua focalise ses recherches pluridisciplinaires sur la quête d’un leadership éthique, intellectuel, prophétique et réticulaire, pour l’éclosion effective d’une « Autre Afrique », celle qui marche, fière, digne et debout, vers l’édification d’un avenir prospère pour ses populations malmenées par la crise économique dite pompeusement « mondiale ». Il est l’actuel président du Centre de Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et des diasporas (Cerclecad, www.cerclecad.org) basé à Ottawa, au Canada. Parmi ses ouvrages, signalons : Panorama de la Théologie négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2002 ; Donation, Saturation et Compréhension. Phénoménologie de la donation et phénoménologie herméneutique : Une alternative ?, L’Harmattan, Paris, 2005 ; Panorama des Théologies négro-africaines anglophones, L’Harmattan, Paris, 2008 ; Le Dieu crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, L’Harmattan, Paris, 2008 ; De la Postcolonie à la Mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2011 ; Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale : Michel Henry, Hans Urs von Balthasar et Jean-Luc Marion, L’Harmattan, Paris, 2015. Son prochain ouvrage a pour titre : Le Tournant prophétique des théologies négro-africaines contemporaines. De l’Auto- Performativité de la Deutérose, L’Harmattan, Paris, 2020.

[2] Le paradigme théologique et politique de la « reconstruction » peut servir de fondement pour susciter un leadership efficace aujourd’hui dans les sociétés anomiques et bloquées de l’Afrique postcoloniale. Lire l’ouvrage stimulant de  Pierre-Hilaire Djungandeke Pesse, Le leadership de Néhémie comme paradigme pour la reconstruction en République démocratique du Congo. Analyse sociale et herméneutique chrétienne de Néhémie 2-5, L’Harmattan, Paris, 2016.

[3] J’emprunte mes notes synthétiques sur la théologie sacerdotale dans le Pentateuque aux ouvrages suivants : Olivier Artus, Le Pentateuque, Histoire et Théologie, (« Cahiers Évangile N0 156 »), juin/2011 ; Pierre Buis, Le Livre des Nombres, (« Cahiers Évangile N0 78 »), Novembre 12991 ; Id., Le Livre des Rois, (« Cahiers Évangile N 86 »), Décembre 1993 ; Félix García López, Le Deutéronome, Une Loi prêchée, (« Cahiers Évangile N0 63 »). Pour une récapitulation critique et synthétique sur les débats exégétiques et théologiques autour du « Pentateuque », je renvoie à : Albert de Pury, Le Pentateuque en question. Les origines et la composition des cinq premiers livres de la Bible à la lumière des recherches récentes, Labor & Fides, Genève, 1989.

[4] Sur la théologie des interventions de Dieu dans l’histoire d’Israël et de toute l’humanité, je m’inspire largement du commentaire magistral de Pierre Buis, Le livre des Rois, Gabalda, Paris, 1997 et son long article solidement charpenté : Pierre Buis, « Livre des Rois », Supplément au dictionnaire de la Bible (DBS), t. X, Col. 695-740, Édition Latouzey & Ané, Paris, 1985, col. 719.

Pierre Buis, « Livre des Rois », Supplément au dictionnaire de la Bible (DBS), t. X, Col. 695-740, Édition Latouzey & Ané, Paris, 1985, col. 719.

[5] Eugen Drewermann, Fonctionnaires de Dieu, Albin, Michel, Paris, 1993, pp. 431-432 (Traduit de l’allemand par Francis Piquerez et Eugène Wéber et révisé par Jean-Pierre Bagot).

[6] Albert de Pury, Le Pentateuque en question. Les origines et la composition des cinq premiers livres de la Bible à la lumière des recherches récentes, Labor & Fides, Genève, 1989.

[7] Pour plus d’approfondissements exégétiques et historiques, je renvoie à Olivier Artus, Le Pentateuque, Histoire et Théologie, (« Cahiers Évangile N0 156 »), Op. cit, pp. 6-50.

[8] J’ai donné une synthèse des axes majeurs de la théologie de la reconstruction dans mon ouvrage : Panorama de la théologie négro-africaine contemporaine, op. cit., pp. 94-101. Dans cette méditation, je vais poursuivre la prospection de cette théologie éthique et politique de la reconstruction de l’imaginaire des sociétés africaines postcoloniales en jetant des sondes bien ciblées dans son ouvrage : La Mission de l’Église africaine. Pour une nouvelle éthique mondiale et une civilisation de l’espérance, CIPCRE-CEROS, Bafoussam (Cameroun), 2005. Pour une synthèse plus approfondie de la théologie de la reconstruction de Kä Mana, je renvoie à l’ouvrage de Sébastien SASA NGANONMO BABISAYONE, L’évangélisation chez Kä Mana, théologien congolais. Lieu et ferment pour la construction d’une Afrique nouvelle, L’Harmattan, Paris, 2009.

[9] Sur l’ancrage théologique et politique du paradigme de la « Reconstruction » au sein du protestantisme africain, je renvoie aux publications suivantes : A. Karamaga, J. Belo Chipenda, et J.-N.K. Mugambi, C.-K. Omari, L’Église d’Afrique. Pour une théologie de la reconstruction, Nairobi, Défis africains, Conférence des Églises de toute l’Afrique, 1991 ; Kä Mana & J.-B. Kenmogne, Éthique écologique et reconstruction de l’Afrique, Actes du Colloque International organisé par le CIPCRE (Centre International pour la promotion de la Création), Éditions Clé, Yaoundé, 1996 ; Kä Mana (Dir.), L’église africaine face aux défis de l’avenir, Sherpa, Yaoundé, 2001 ; Kwame Bediako, Jésus en Afrique. L’évangile chrétien dans l’Histoire et l’expérience chrétienne, Yaoundé-Accra, 2000 ; Ph Kabongo-Mbaya, L’Église du Christ au Zaïre. Formation et adaptation d’un protestantisme en situation de dictature, Karthala, Paris, 2002. Pour un large aperçu des productions théologiques des Églises protestantes africaines dont la plupart sont anglophones, je renvoie à mon ouvrage récapitulatif et prospectif : Panorama des Théologies négro-africaines anglophones, op. cit.  La plupart de ces théologiens ont été formés aux États-Unis auprès des théologiens afro-américains dont les principales figures sont exposées dans mon panorama susmentionné.

[10] Sur l’absence de l’État en Afrique et les catastrophes de la postcolonie alors que nous célébrons aujourd’hui 60 ans de l’indépendance de la majorité des pays africains, je renvoie à mes ouvrages : Benoît Awazi Mbambi  Kungua, Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique,L’Harmattan, Paris, 2008, 330 pages ; ID., De la Postcolonie à la Mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2011, 204 pages & Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), L’inexistence de l’État en Afrique contemporaine et l’opérationnalisation des alternatives politiques émancipatrices,  Afroscopie IX/2019, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[11]Les présupposés théologiques, politiques et éthiques de la théologie de la reconstruction sont magistralement exposés dans les ouvrages suivants de Kä Mana : L’Afrique va-t-elle mourir ? Bousculer l’imaginaire africain. Essai d’éthique politique, Cerf, Paris, 19911, Karthala, Paris, 1993Théologie africaine pour temps de crise. Christianisme et Reconstruction de l’Afrique, Karthala, Paris, 1993.

[12] Pour approfondir, lire l’ouvrage de Jaap van Slageren, Influences juives en Afrique. Repères historiques et Discours idéologiques, Karthala, Paris, 2009.

[13] Gershom Scholem, Les Grands Courants de la Mystique juive, Payot & Rivages, Paris 19943pp. 292-293.

[14] Lire mes deux articles, Benoît Awazi Mbambi Kungua, « De l’inexistence de l’État en Afrique postcoloniale à l’opérationnalisation des alternatives politiques endogènes, pluridisciplinaires et émancipatrices » et « Déconstruction philosophique, sociologique et prophétique de l’hégémonie idéologique de l’École Bayart dans l’échiquier intellectuel africain du XXIème siècle », in : Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), L’inexistence de l’État en Afrique contemporaine et l’opérationnalisation des alternatives politiques émancipatrices,  Afroscopie IX/2019, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[15] CIPCRE-CEROS, Bafoussam (Cameroun), 2005.

[16] Lire les ouvrages suivants : Peter Kanyandago (Ed.), Marginalized Africa. An International Perspective, Paulines Publications Africa, Nairobi, 2002 ; Jean-Marie Sindayigaya, Mondialisation. Le Nouvel esclavage de l’Afrique, L’Harmattan, Paris, 2000.

[17] Kä Mana, La Mission de l’Église africaine. Pour une nouvelle éthique mondiale et une civilisation de l’espérance, CIPCRE-CEROS, Bafoussam (Cameroun), 2005, pp. 39-40.

[18] Je fais ici allusion à l’expression d’ « annihilation anthropologique » utilisée par le jésuite Engelbert Mveng pour expliquer et comprendre les racines, les manifestations et les conséquences de l’irruption tragique de la Volonté de puissance occidentale en Afrique depuis le XVIème siècle, jusqu’à ce jour. Je présente longuement la pensée théologique du père Engelbert Mveng dans mes ouvrages : Panorama de la théologie négro-africaine contemporaine, op. cit., pp. 56-65 et Le Dieu crucifié en Afrique. Esquisse d’une christologie négro-africaine de la libération holistique, op. cit., pp. 121-137. Lire aussi le numéro colossal de notre revue : Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), Dieu, Jean-Marc Ela, Engelbert Mveng et l’Afrique : Vers un christianisme africain autonome fécondé par une théologie de la libération prophétique et trinitaire, Afroscopie X/2020, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[19] Lire mon article de feu et de combat : Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, « Lettre ouverte de protestation prophétique du Professeur Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA adressée au Professeur Kum’a Ndumbe III contre la censure malhonnête, blasphématoire, sataniste et hérétique dont j’ai été victime de la part de Monsieur Évariste Kentey Pini-Pini Nsasay et des Éditions AfricAvenir de Douala, au Cameroun », in : : Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), Dieu, Jean-Marc Ela, Engelbert Mveng et l’Afrique : Vers un christianisme africain autonome fécondé par une théologie de la libération prophétique et trinitaire, Afroscopie X/2020, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[20] Sur l’absence d’alphabet africain autonome, lire l’ouvrage monumental Chris Harman, Une Histoire populaire de l’humanité. De l’âge de pierre au nouveau millénaire, La Découverte, Paris, 2011, pp.  159-162. (Traduit de l’anglais par Jean-Marie Guerlin)

[21] Dans la conjoncture de l’aggravation des disparités économiques et culturelles entre l’Hémisphère Nord et l’Hémisphère Sud, il convient de repenser la praxis théologique émancipatrice, à partir d’une réactivation tous azimuts de la prophétie dans la Bible. Lire à ce sujet : Joerg Rieger, Globalization and Theology, Abingdon Press, Nashville, 2010 & mon ouvrage : Le Dieu crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africain de la libération holistique, op. cit. On lira aussi avec beaucoup d’intérêt l’ouvrage de Kasereka Kavwahirehi, Le prix de l’impasse. Christianisme africain et imaginaires politiques, P.I.E Peter Lang, Bruxelles.Bern.Berlin.Frankfurt am Main. New York.Oxford.Wien, 2013. Pour Kasereka, les Églises africaines doivent se promouvoir comme des actrices de plein droit dans les combats des couches populaires pour plus de liberté, de dignité et de justice. L’auteur plaide pour la promotion publique d’une praxis théologique radicalement politique, critique et émancipatrice dans les sociétés africaines postcoloniales. C’est autour de la thèse de la « performance religieuse » en tant que « performance politique » que cet ouvrage est rigoureusement construit. Lire aussi Hans Jonas, Le Concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, Payot & Rivages poche, 1984 (Traduit de l’allemand par Philippe Ivernel et suivi d’un essai de Catherine Chalier) & Jean-Marc Éla, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, Karthala, Paris, 2003. Je rends un hommage théologique saisissant à l’œuvre théologique et prophétique de Jean-Marc Éla dans mon article : « Jean-Marc Ela, Dieu et l’Afrique : Repenser Dieu en Afrique et Repenser l’Afrique en Dieu. Une approche christologique, prophétique et politique », dans : Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), Dieu et l’Afrique. Une approche prophétique, émancipatrice et pluridisciplinaire, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2016, pp. 41-60. Dans le même numéro de la Revue « Afroscopie 2016 », il faudra lire avec intérêt l’article de Henri Touaboy, « La « libération », catégorie et paradigme éthico-théologiques chez J.-M. ELA : Intuitions et pertinence pour l’Afrique aujourd’hui », pp. 61-76.

[22] Lire mon herméneutique libératrice et prophétique de Moltmann et de Metz dans mon ouvrage : ID., Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, Op. cit.

[23] Pour un premier panorama du Pentateuque, lire : Jacques Briend, Une lecture du Pentateuque, Cahiers Évangile 15, Cerf, Paris, 1976.

[24] Il s’agit d’un livre qui se situe à la confluence de plusieurs courants théologiques de l’Ancien Testament et qui s’efforce de les intégrer dans une synthèse dense et achevée : « On a fini par retrouver l’attitude du judaïsme qui faisait très grand cas du Deutéronome. Il est caractéristique par exemple que la Bibliothèque de Qumrân ait compté plus de quinze deutéronomes, alors que les autres livres ne figurent pas en plus de cinq exemplaires ; également qu’il soit le livre le plus cité dans le Nouveau Testament après les Psaumes et Isaïe », Cf. P. Buis et J. Leclercq, Le Deutéronome, J. Gabalda, Paris, 1963, p. 5.

[25] P. Buis, La notion de l’Alliance dans l’Ancien Testament, Le Cerf, Paris, 1976.

[26] Lire l’analyse magistrale du récit de l’escapade d’Élie à l’Horeb (I Rois 19, 1-18), « Élie et l’expérience de Dieu », par Jacques Briend, Dieu dans l’Écriture, Les Éditions du Cerf, Paris, 1992, pp. 7-39.

[27] Sur l’omniprésence de la « liturgie angélique » dans les Manuscrits de Qumrân, lire : J. Carmignac, Les Textes de Qumran, t.I, Paris, 1961 ; A. Dupont-Sommer, « liturgie angélique », dans : La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris, 1987, pp. 431-440 ; Id., Les Écrits esséniens découverts près de la Mer Morte, Payot, Paris, 1959 ; C. Newson, Songs of the Sabbath Sacrifice : A Critical Edition, HSS 27, Atlanta, 1985 ; D.C. Allison, « The Silence of Angels : Reflections on the Songs of the Sabbath Sacrifice », dans : Mémorial Jean Carmignac (Revue de Qumran, 13), Paris, 1988, pp. 189-198 & G. Scholem, Les Grands Courants de la Mystique juive, Payot, Paris, 1960, p. 53s.

[28] Lire la controverse publique entre Jérémie et le faux prophète Hananya (Jérémie 28,1-17), et plusieurs autres séances d’incubation prophétique après l’invasion des troupes de Nabuchodonosor à Jérusalem, Lire les chapitres 42 ; 43 ; 44, où Jérémie prononce des oracles de punitions pour les fugitifs qui se sont réfugiés en Égypte en transgressant volontairement l’interdit de Yahvé de ne pas s’y rendre. À chaque fois, Jérémie doit attendre que la Parole de Dieu lui soit adressée explicitement avant de l’annoncer publiquement au peuple.

[29] Lire mes études détaillées et phénoménologiques du cycle d’Élie dans mes ouvrages : ID., Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, Op cit, pp. 249-287 & ID., Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale : Michel Henry, Jean-Luc Marion et Hans Urs von Balthasar, Op. cit., pp. 245-259.

[30] Utilisée souvent par l’Exégète français Paul Beauchamp, la « Deutérose » est ce processus d’anamnèse et de réactualisation de la Torah pour que le peuple d’Israël demeure dans la fidélité à l’alliance conclue avec Yahvé. Elle articule les trois grandes parties de la Bible hébraïque : La Torah (Loi), les Prophètes (Parole) et les Écrits  hagiographiques (Conseil).

[31] Paul Beauchamp, L’un et l’autre Testament. Essai de lecture, Seuil, Paris, 1976, p. 150. Pour une première approche globale de l’œuvre exégétique de Paul Beauchamp, je renvoie au colloque qui lui a été consacré : L’unité de l’un et l’autre Testament dans l’œuvre de Paul Beauchamp, Actes du colloque des 15 et 16 octobre 2014, Centre Sèvres, Paris, Éditions des Facultés Jésuites de Paris, 2006.

[32] Pierre Buis & Jacques Leclercq, Le Deutéronome, J. Gabalda, Paris, 1963, p. 59.

[33] Ce mot désigne l’Alliance en Hébreu.                    

[34] Plusieurs ouvrages et articles m’ont aidé à rédiger ce texte en me focalisant sur la conjonction entre l’historiographie deutéronomiste et le mouvement prophétique : Stéphanie Anthonioz, Le Prophétisme biblique. De l’Idéal à la Réalité, Le Cerf, Paris, 2013 ;  Jacques Vermeylen, Le livre d’Isaïe. Une Cathédrale littéraire, Le Cerf, Paris, 2014 ; Pierre Buis & Jacques Leclercq, Le Deutéronome, Paris, Gabalda et Cie, 1963 (« Collection Sources Bibliques ») ; Pierre Buis, Le Deutéronome, Beauchesne, Paris, 1969 ; Id., Le Livre des Rois, Gabalda, Paris, 1997 ; Id., La notion de l’alliance dans l’Ancien Testament, Le Cerf, Paris, 1976 ; Von Rad, Théologie de l’Ancien Testament, T.1. Théologie des traditions historiques d’Israël, Labor et Fides, Genève, 19672 (Deuxième Édition, traduit en français par Étienne Peyer) ; T.2. Théologie des traditions prophétiques d’Israël, Labor et Fides, Genève, 1967 (Traduit en français par André Goy) ; Id., Deuteronomy. A Commentary, The Westminster Press, Philadelphia, 1966 ; Raymond F. Person, Jr., The Deuteronomic School. History, Social Setting and Litterature, Society of Biblical Literature, Atlanta, 2002 ; Thomas Römer, La première histoire d’Israël. L’École deutéronomiste à l’œuvre, Labor et Fides, Genève, 2007 (Traduit de l’anglais par Françoise Smyth ‘’The So-called Deuteronomistic History, The Continuum International Publishing, 2007) ;  Olivier Artus et Joëlle Ferry (Dirs.), L’Identité dans l’Écriture. Hommage au Professeur Jacques Briend, Le Cerf, Paris, 2009 (« Collection Lectio Divina 228 ») ; Nathan MacDonald, Deuteronomy and the Meaning of « Monotheism », Mohr Siebeck, Tübingen, 2003 ; Daniel Berrigan, No Gods but One, William B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan/Cambridge UK, 2009 ; Peter T. Vogt, Deuteronomic Theology and the significance of Torah. A Reappraisal, Eisenbrauns, Winona Lake, Indiana, 2006 ; J.-P. Sonnet, S.j., « « Le livre trouvé », 2 Rois 22 dans sa finalité narrative », NRT 116 (1994), 99, pp. 836-861 ; Id., « Le Deutéronome et la Modernité du livre », NRT 118 (1996), pp. 481-496 ; Id., « Le rendez-vous du Dieu Vivant. La mort de Moïse dans l’intrigue du Deutéronome (Dt 1-4 et Dt 31-34), », NRT 123 (2001), pp. 353-372 ; Id., « Inscrire le nouveau dans l’ancien. Exégèse intra-biblique et herméneutique de l’Innovation », NRT 128 (2006), pp. 3-17 ; Id., « Justice et Miséricorde. Les attributs de Dieu dans la dynamique narrative du Pentateuque », NRT 138 (2016), pp. 3-22 ; J.L. Ska, s.j., « Qui est, dans le Deutéronome, le successeur de Moïse ? », NRT 135 (2013), pp. 353-370 ; D. Janthial, « La parole prophétique : Du rejet à la canonisation », NRT 136 (2014), pp. 3-25.

[35]  Bataille des dieux.

[36] Épreuve judiciaire dont l’issue, censée dépendre de Dieu ou d’une puissance surnaturelle, établit la culpabilité ou l’innocence d’un accusé. (Les ordalies étaient en usage au Moyen Âge sous le nom de jugement de Dieu). (Le Petit Larousse illustré, 2011).

[37] Lire: Raymond A. Blacketer, The School of God. Pedagogy and Rhetoric in Calvin’s Interpretation of Deuteronomy, Springer, Dordrecht (The Netherlands), 2006 ; David A. Bergen, Dischronology and Dialogic in the Bible’s Primary Narrative, Georgias Press, Piscataway, N.J., 2009 ; Valérie Triplet-Hitoto, Mystères et Connaissances cachés à Qumrân. Dt 29,28 à la lumière des manuscrits de la mer morte, Le Cerf, Paris, 2011 (Édité par Michaël Langlois, Préface de Francis Schmidt) ; Moshe Weinfeld, Deuteronomy and the Deuteronomic School, Oxford University Press, Oxford, 1972.

[38] Gerhard Von Rad, Théologie de l’Ancien Testament, t.1. Théologie des traditions historiques d’Israël, Labor et Fides, Genève, 19672, p. 196 (Traduit en français par Étienne de Peyer.)

[39] I Rois 12, 26-30.                                             

[40] Gerhard Von Rad, Théologie de l’Ancien Testament, t.1. Théologie des traditions historiques d’Israël, op.cit., p. 298.

[41] Pierre Buis, « Livre des Rois », Supplément au dictionnaire de la Bible (DBS), t. X, Col. 695-740, Édition Latouzey & Ané, Paris, 1985, col. 719.

[42] Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), L’inexistence de l’État en Afrique contemporaine et l’opérationnalisation des alternatives politiques émancipatrices,  Afroscopie IX/2019, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[43] Des premiers jalons de cette réappropriation dynamique herméneutique et théologique de « l’histoire deutéronomiste du livre des rois » ont déjà été jetés avec détermination dans mon article : Benoît Awazi Mbambi  Kungua., « Pierre Buis (1929-2005) : missionnaire et exégète. Essai de relecture théologique et spirituelle », Nouvelle Revue Théologique, Janvier-Mars 2010, Tome 132/1, pp. 86-99.

[44] Lire son article dense et inspirant, Thomas Römer, « Israël et son histoire d’après l’historiographie deutéronomiste », Études Théologiques et Religieuses, 61/1/1986, pp. 1-19.

[45] Lire l’ouvrage imposant de Vincent Holzer, Le Dieu Trinité dans l’Histoire. Le Différend théologique Balthasar-Rahner, Le Cerf, Paris, 1995.

[46] Benoît Awazi Mbambi  Kungua, Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale : Michel Henry, Jean-Luc Marion et Hans Urs von Balthasar, L’Harmattan, Paris, 2015, 316 pages.

[47] ID., Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, L’Harmattan, Paris, 2008, 330 pages.

[48] ID., Le Tournant prophétique des théologies négro-africaines contemporaines. De l’Auto- Performativité de la Deutérose, L’Harmattan, Paris, 2020.

[49] Sur l’omniprésence de la « liturgie angélique » dans les Manuscrits de Qumrân, lire : J. Carmignac, Les Textes de Qumran, t.I, Paris, 1961 ; A. Dupont-Sommer, « liturgie angélique », dans : La Bible, Écrits intertestamentaires, Paris, 1987, pp. 431-440 ; Les Écrits esséniens découverts près de la Mer Morte, Payot, Paris, 1959 ; C. Newson, Songs of the Sabbath Sacrifice : A Critical Edition, HSS 27, Atlanta, 1985 ; D.C. Allison, « The Silence of Angels : Reflections on the Songs of the Sabbath Sacrifice », dans : Mémorial Jean Carmignac (Revue de Qumran, 13), Paris, 1988, pp. 189-198 & G. Scholem, Les Grands Courants de la Mystique juive, Payot, Paris, 1960, p. 53s.

[50] C’est la visée théologique et phénoménologique du premier volet de la Trilogie de Hans Urs von Balthasar dont la synthèse magistrale est brillamment exposée dans le volume inaugural : La Gloire et la Croix. Les aspects esthétiques de la Révélation, T.1. Apparition, Desclée de Brouwer, 1990 (Traduit de l’allemand par Robert Givord).

[51] Pour une synthèse récente des Études exégétiques et théologiques sur « le Pentateuque », je renvoie aux auteurs suivants : Olivier Artus, Le Pentateuque, Histoire et Théologie, (« Cahiers Évangile N0 156 »), juin/2011 ; Pierre Buis, Le Livre des Nombres, (« Cahiers Évangile N0 78 »), Novembre 12991 ; Id., Le Livre des Rois, (« Cahiers Évangile N 86 »), Décembre 1993 ; Id., « Livre des Rois », Supplément au Dictionnaire de la Bible (DSB), t. X, col. 695-740 ; M. Noth, Histoire d’Israël, Payot, 1954 ; A. & R. Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, Maisonneuve, Paris, 1962 ; Henri Cazelles, Histoire politique d’Israël, Desclée de Brouwer, Paris, 1982 ; Id., « Le Pentateuque », DSB/1966, Supplément au Dictionnaire de la Bible, Paris, 1966, Vol VIII, col 736-858 ; Henri Cazelles (Dir.), Introduction à la Bible. Éditions Nouvelle. Tome II : Introduction critique à l’Ancien Testament, Desclée de Brouwer, Paris-Tournai, 1973 ; Jacques Briend, « Salomon dans le livre des Rois », DSB XI, col. 431-449. (Analyse littéraire des ch. 1-11) ; Id., « Théologie et récit : I Rois 12, 1-19 » in : Penser la foi, Mélanges J. Moingt, Cerf-Assas, Paris, 1993, pp. 27-36 ; D. Duval, « Salomon sage ou habile », RSR 66/1992, pp. 213-232 ; T. Roemer, « Le mouvement deutéronomiste face à la royauté », Lumière et vie 178/1986, pp. 13-26 ; Félix García López, Le Deutéronome, Une Loi prêchée, (« Cahiers Évangile N0 63 ») ; Albert de Pury, Le Pentateuque en question. Les origines et la composition des cinq premiers livres de la Bible à la lumière des recherches récentes, Labor & Fides, Genève, 1989 ; Thomas Römer, « Israël et son histoire d’après l’historiographie deutéronomiste », Études Théologiques et Religieuses, 61/1/1986, pp. 1-19.

[52] C’est en ces termes récapitulatifs que Henri Cazelles amorce la conclusion de son article monumental et magistral sur le Pentateuque : Id., « Le Pentateuque », DSB/1966, Supplément au Dictionnaire de la Bible, Paris, 1966, Vol VIII, col 736-858, page 855 (pour la citation).