Recension de la « Lettre encyclique ‘’Fratelli Tutti’’ du Saint-Père François sur la fraternité et l’amitié sociale

  • Post last modified:May 12, 2022

Recension de la « LETTRE ENCYCLIQUE ‘’FRATELLI TUTTI’’  DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS SUR LA FRATERNITÉ ET L’AMITIÉ SOCIALE, Libreria Editrice Vaticana, Octobre 2020, Città del Vaticano, 216 pages, ISBN : 978-88-266-0520-3.

Par Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA[1].

 Lien théologique et pastorale (1) : Catéchèse du Pape François autour de la Figure Prophétique, thaumaturgique et mystique d’Élie Le Tishbite (I Rois 19, 1-18) : https://www.youtube.com/watch?v=Iso1Yx_x76M

Lien philosophique (2) : Conférence du Professeur Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, « De Pierre Bourdieu au Prophétisme Biblique », dans la Salle du Sénat de l’Université d’Ottawa, mai 2014 :
https://www.youtube.com/watch?v=-lFFlzHqw0E

Pour approfondir le « Cycle d’Élie dans la Bible », Lire aussi mes études phénoménologiques et théologiques :

,*B AWAZI MBAMBI KUNGUA« Une Lecture négro-africaine, phénoménologique et mystique de I Rois 19, 1-21 », in : Le Dieu Crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, L’Harmattan, Paris, 2008, 330 pages, ISBN : 978-2-296-05864-4, Prix : 31 Euros. (Collection Églises d’Afrique), pp. 264-298.

,*B AWAZI MBAMBI KUNGUA, « L’axe mystique et extatique de la Christologie négro-africaine de la libération holistique. Une Lecture du Récit de l’enlèvement d’Élie au Ciel dans la tempête par Yahvé dans II Rois 2, 1-18 », in : Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale : Michel Henry, Jean-Luc Marion et Hans Urs von Balthasar, L’Harmattan, Paris, 2015, 316 pagesISBN : 978-2-343-03719-6, Prix : 33 Euros.pp.246-259.

D’entrée de jeu, le Pape François reconnaît l’inspiration qu’il reçoit continuellement de Saint François d’Assise qui avait un amour inconditionnel pour les créatures (soleil, lune, mer, etc.) et aussi pour ses frères et sœurs dans l’unique Humanité. C’est le même saint qui a inspiré l’Encyclique Laudato Si qui inspire aussi cette encyclique dans une époque critique et macabre, où des milliers d’individus tombent sous les coups de boutoir du Covid-19 qui accélère la fragmentation, l’isolement et les confinements outranciers des populations à travers le monde entier.

Respectueux des cultures, religions et coutumes d’autres peuples dans une époque belliqueuse marquée par les croisades entre chrétiens et musulmans, Saint François alla visiter le Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte. Le Pape s’inspire aussi du document cosigné avec les leaders musulmans à Abou Dhabi, notamment le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb. Dans une conjoncture mondiale marquée par des fragmentations, des divisions sociales, des chômages et des fermetures des frontières des pays riches d’Europe et d’Amérique du Nord aux hordes d’immigrés en provenance d’Afrique et du Proche Orient à la faveur de la propagation de la pandémie du Covid-19, le Pape a la perspicacité de discerner l’effondrement du modèle civilisationnel consumériste, individualiste et nihiliste qui structure les pratiques politiques des puissances hégémoniques du Nord et se mondialise cahin-caha avec l’accélération des révolutions numériques et communicationnelles.

Le Pape fait le rêve d’une humanité consciente de son unité et appelée à cohabiter sur la même planète et solidaire les uns des autres dans la quête des moyens de subsistance quotidienne et de la paix dans un monde toujours déchiré par des guerres de prédations des ressources vitales des pays moins nantis par les grandes puissances militaires de la planète: « Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. » (N0 8)

Parmi les régressions intellectuelles, sociales et politiques de notre monde moderne soulevées par le Pape, mentionnons : la perte du sens de l’enracinement historique au profit d’une mentalité de ‘’déconstructionnisme’’ consistant à rejeter en bloc le passé et se limiter à une consommation des produits des technologies en vogue ; la colonisation culturelle à l’assaut des peuples du monde au nom des idéologies de la liberté illimitée des êtres humains et de la massification sociale par le consumérisme ambiant et l’atrophie des fonctions proprement philosophiques et réflexives sur le sens de l’aventure humaine dans un monde de plus en plus labile ; le travestissement des démocraties libérales qui exacerbent la loi du plus fort et les violences systémiques sur les minorités racisées et ostracisées ; les fractures sociales et les distances géographiques et axiologiques au sein d’un même pays et entre les pays technologiquement riches et ceux qui en sont dépourvus ne cessent de croître drastiquement ;  la déshumanisation et la liquidation des personnes âgées enfermées dans des maisons de retraite qui deviennent des mouroirs dans un isolement social déshumanisant ; La mondialisation de la culture de « déchets » qui traite une catégorie d’humains (vieux, handicapés, personnes racisées, exclues…) comme des rebuts de la sociétés prêts à être détruits ; La recrudescence du racisme aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Chine et dans les pays arabo-musulmans contre les populations africaines et afro-descendantes ; la croissance des pauvretés dues aux politiques de la réduction du coût de travail et de renvoi des jeunes et adultes dans des situations chroniques de chômages de masses avec tous les dégâts psychiques et économiques qui en découlent ; les violences matérielles et symboliques contre les femmes dans des pays où sévissent des guerres de ponctions néolibérales des ressources, notamment en Afrique subsaharienne ; le trafic d’êtres humains, et plus souvent des jeunes femmes et hommes africains capturés, enfermés et traités comme des « esclaves » dans les pays du Maghreb, au sein même des pays africains, dans les pays du Golfe arabo-persique, au Proche et Moyen Orient et en Chine ; Toutes ces pratiques de réduction en esclavage, de traites d’êtres humains séquestrés, torturés et dont les organes sont vendus par des réseaux mafieux internationaux constituent ce que le Pape François appelle : « Troisième Guerre mondiale par morceaux. ».

La mondialisation des technologies, des sciences et du commerce crée certes des facilités inédites à la qualité de vie matérielle – notamment dans les pays industrialisés du Nord, en Chine et en Russie – mais il importe de souligner la syncope de la vitalité intellectuelle, spirituelle et éthique sans laquelle aucune société humaine ne peut fonctionner dans la solidarité et la fraternité. Les ravages du Coronavirus ont dévoilé au  grand jour la « nudité du roi de la technoscience » qui s’illusionne et se leurre sur sa toute puissance. Le Covid-19 a manifesté avec fracas la mortalité de l’être humain, son appartenance au règne animal et l’impossibilité de réussir tout seul, individuellement comme Robison Crusoé dans son île virtuelle. Le Pape a des mots justes et courageux lorsqu’il fustige les réseaux mafieux qui entretiennent les migrations clandestines des peuples du Sud vers l’eldorado européen et occidental en général, tout en demandant aux dirigeants des pays du Sud de créer des conditions d’une vie digne d’un être humain dans leurs sociétés qui brillent par des corruptions, des malversations financières et la confiscation des richesses d’un pays entre les mains du président, de sa famille et de ses courtisans qu’il traite comme ses « esclaves à vie » et ses « animaux domestiqués »

Le Pape revient avec insistance sur la responsabilité des pays riches du Nord face aux flux migratoires qu’aucune barrière ne peut stopper. Il est conscient des groupes de personnes qui politisent les migrants en les traitant comme une « sous-humanité » avec une condescendance et un racisme décomplexé qui rappellent les 4 siècles de traite et de l’esclavage systémique des Africains en Europe, au Canada et aux États-Unis. Les assassinats récurrents des Afro-américains et le racisme systémique dont souffrent les Africains partout en Occident constituent des faits sociaux totaux qui corroborent la persistance des pratiques de déshumanisation esclavagiste par les puissances hégémoniques qui pilotent la jungle de la mondialisation néolibérale en train de ravager la « famille humaine » selon une stratification raciale des individus allant du plus humain au non humain. Il n’est pas exagéré de parler ici d’un processus de Nazification de la mondialisation de la sauvagerie, de la raison du plus fort et du nihilisme ambiant. Cette perte du sens de la dignité inconditionnelle de tout être humain est exacerbée par l’invasion du numérique qui déréalise les rapports humains réels en amplifiant les dérives individualistes, consuméristes et xénophobes qui rejettent toute « altérité » dans la sous-humanité assimilée aux « déchets du monde ».

Face à ce tableau sinistre et explosif de la mondialisation de la communication virtuelle, le Pape promeut la vie du Saint François d’Assise comme modèle d’une sagesse enracinée dans la contemplation de la Puissance créatrice de Dieu dans toutes ses créatures et son amour préférentiel pour les pauvres. Aujourd’hui partout dans le monde, les percées technologiques et la mondialisation de la communication virtuelle s’accompagne d’un vaste mouvement de production exponentielle des pauvres, des chômeurs et des laissés-pour-compte considérés comme des déchets à jeter hors de l’humanité des soi-disant « puissants et maîtres du monde » qui occultent leur mortalité inexorable dans des évasions télévisuelles. Il y a tout une exhortation papale à la réactivation de la vraie sagesse philosophique de l’humanité qui présuppose des esprits libres et ouverts à l’altérité verticale et horizontale leur permettent d’aller loin en hauteur et en profondeur dans l’effort de compréhension de l’énigme de la facticité humaine et mortelle de l’animal humain.

Le Pape a des paroles puissantes sur la colonisation et l’aliénation culturelles dont souffrent les élites et les peuples des pays dits pauvres du Sud. Des siècles de déshumanisation esclavagiste, coloniale et néocoloniale ont forgé une mentalité d’autodépréciation de soi-même et de sa culture au profit d’un mimétisme servile des civilisations des puissances coloniales, qui, à y regarder de très près, sont prises par un processus violent de dégénérescence culturelle et de décadence philosophique. Le Nihilisme qui causé les Deux Guerres mondiales du XXIème siècle et qui continue de catapulter cette mondialisation des guerres, des génocides et du racisme primaire est la preuve obvie de la décadence du monde occidental qui se poursuit inexorablement et à une vive allure pour les esprits exercés aux règles du « discernement philosophique, spirituel et théologique des esprits » à l’assaut de l’humanité.

Le Pape, appuyé sur la longue tradition philosophique et théologique bimillénaire de l’Histoire de l’Église, a de belles pages sur l’accomplissement de soi dans l’ekstase du don de soi et de l’amour d’autres humains au-delà de nos cercles familiaux d’appartenance. Dans une mondialisation consumériste de l’individualisme et de fermeture des frontières des pays riches aux étrangers provenant des pays pauvres, l’appel à s’ouvrir à l’altérité constitue la condition de possibilité de la sauvegarde de l’humanité. Cette ekstase de l’amour peut nous conduire à nous ouvrir inconditionnellement à la charité que Dieu répand gratuitement dans toute sa création, lui qui fait lever son soleil sur les croyants et les athées, sur les bons comme sur les méchants. Cet amour au-delà des frontières est appelé par le Pape « l’amitié sociale » consistant à élargir son cercle social dans le milieu de notre vie quotidienne.

Le Pape est conscient de l’inégalité originaire de nos ressources intellectuelles, économiques, familiales pour affronter les vicissitudes et les tempêtes de la vie. Nous n’avons pas les mêmes capitaux en entrant dans la vie et nous n’en aurons pas non plus à l’heure de notre départ de ce monde labile. Face à ces diversités de fortunes destinales que nous héritons de nos familles et de nos pays respectifs, un devoir de solidarité émerge pour arriver à des ‘’péréquations sociales’’ en faveur des plus démunis face à la loterie de la vie et du Destin. Cette indispensable solidarité entres les individus s’enracine dans la théologie de la destination universelle des biens de la création mis à la disposition de tous sans exception. Malheureusement les puissants et les plus forts s’accaparent des biens de la création en recourant à la violence militaire dans la jungle de la globalisation marchande actuelle.

Le Pape appelle à l’hospitalité envers les migrants qui arrivent dans les pays industrialisés du Nord en travaillant pour l’acquisition de leur pleine « citoyenneté » et en rejetant le qualificatif péjoratif de « minorités visibles » qui porte les germes de l’exclusion, du racisme et de l’infériorisation. Il utilise à cet effet quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. C’est dans cette même intentionnalité d’ouverture à d’autres peuples, cultures et civilisations d’aujourd’hui et du passé que le Pape François et le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb préconisent une collaboration pacifique et respectueuse entre l’Occident et l’Orient pour des raisons de nécessités géographiques, historiques et philosophiques. Le Pape a des envolées prophétiques lorsqu’il arrime la gratuité qui devrait régir nos actes d’entraide à celle de « Dieu lui-même qui fait lever Son Soleil sur les bons et sur les méchants. » (Mathieu 5, 45). La fraternité universelle et l’amitié sociale doivent tenir un équilibre mouvant entre la localisation et la globalisation, entre le particulier et l’Universel, entre les pieds sur la terre et la tête dans les hauteurs spéculatives au Ciel. La corrélation dialectique entre le local (particulier) et le global (l’Universel) met en échec la tentative d’unification artificielle des peuples, des cultures et des langues qui s’inscrit dans la mégalomanie idolâtrique de la « tour de Babel » voulant ériger un monde sans Dieu.

Un autre danger qui mine nos démocraties modernes en Occident est l’irruption du populisme qui consiste en une manipulation idéologique des peuples en diffusant des idéologies xénophobes et racistes qui ostracisent et marginalisent les minorités ethno raciales qui occupent systémiquement souvent les tâches les plus dures et serviles de la stratification sociale des savoirs et des pouvoirs. Le Pape invite chaque pays à valoriser le travail et à créer des conditions pour que chaque citoyen puisse gagner honnêtement sa vie par la sueur de son front et développe les talents, charismes et capacités que Dieu lui a donnés. Il ne s’agit pas de donner du poisson aux pauvres, mais de leur apprendre à pêcher pour qu’ils soient autonomes et vivent dans la dignité humaine. Le Pape est lucide sur la concupiscence des êtres humains et la boulimie insatiable des puissants qui continuent de s’accaparer de toutes les richesses des pays, laissant ainsi la plus grande majorité des citoyens dans la misère, le dénuement et la famine qui déshumanisent l’être humain en le ravalant dans le statut de la ‘’pure animalité’’ dépourvue de raison. Le « tout marché » du néolibéralisme décadent n’est pas une panacée aux problèmes des inégalités exponentielles dans nos démocraties occidentales qui s’exportent dans le monde par des projections hégémoniques et néocoloniales. Les problèmes humains impliquent de tenir compte des composantes imaginaires, intellectuelles, symboliques et spirituelles dans leur résolution globale et durable. L’unilatéralisme, l’unidimensionnalité et le mécanisme du modèle technocratique génèrent l’appauvrissement intellectuel et de profondes inégalités systémiques de revenus dans nos démocraties occidentales en crise profonde et dans les anciennes colonies d’Afrique en pleine désintégration politique et sociale au terme de 60 ans d’une gestion chaotique et catastrophique des sociétés postcoloniales par les élites locales corrompues et ignorantes.

Le Pape appelle à une réforme concertée et réelle de l’ONU pour un équilibre des pouvoirs entre les Grandes puissances de la planète et les pays les plus pauvres et les plus vulnérables aux frappes militaires de la volonté de puissance mégalomaniaque des puissances qui pilotent la Géopolitique mondiale au XXIème siècle. Cette refonte politique et juridique de l’ONU doit se faire selon le principe de subsidiarité qui accorde de l’espace pour le déploiement des organisations inférieures dans le gouvernement étatique des affaires publiques. Ce principe doit aussi s’appliquer au sein de chaque pays ou organisation internationale, qu’elle soit religieuse, politique ou économique. C’est à la réhabilitation en profondeur de la fonction « politique » que travaille cette Encyclique qui reconnaît la disqualification mondiale de la politique et du politique par les peuples, à cause des corruptions, des discriminations ethno-tribales, raciales, xénophobes et sociales qui déchirent le tissu social partout dans le monde. Le Pape donne quelques conditions pour une réactivation éthique de la « fonction politique » : « que la politique ne se laisse pas arraisonner par l’économie et que cette dernière ne se laisse pas happer par la technocratie qui débouche sur la dictature des intelligences artificielles et des technosciences. » Ici le Pape rejoint d’autres penseurs de la déliquescence des États modernes tels que : Jürgen Habermas[2], Pierre Bourdieu[3], M. Heidegger[4], A. Touraine[5], Jean Baechler[6] & Ramine Kamrane (Dirs.), et Benoît Awazi Mbambi Kungua[7].

La Pape parle de « l’amour politique » pour viser la nécessité d’inclure l’ordre de l’amour et de la charité dans la gestion efficace de la justice distributive dans nos sociétés de plus en plus inégalitaires et fragmentaires. Cette amitié sociale est basée sur une fraternité universelle au-delà des barrières et autres discriminations érigées par la boulimie des puissants et des plus forts. L’amour, la charité, la subsidiarité et la solidarité constituent des principes qui doivent irriguer en amont le champ politique aux niveaux local et global. Ils constituent les conditions sine qua non pour redonner la noblesse et l’humanisation de la politique aujourd’hui dans le monde. Le dialogue entres les citoyens d’un pays et entre les peuples constitue le ferment de l’amitié sociale. Ce dialogue institutionnel doit embrasser les cultures populaire, universitaire, religieuse, artistique, technologique et politique. La pratique de la pluridisciplinarité permet de projeter les lumières de la raison humaine sur l’unique réalité protéiforme en cumulant les ressources cognitives de chaque discipline scientifique.

C’est la dignité inviolable de l’être humain – au-delà des divergences philosophiques, religieuses et idéologiques – face au mystère de la vie qui nécessite ce dialogue culturel permanent pour dévoiler des principes, normes et valeurs éthiques universellement admis pour qu’une vie sociale soit viable et consensuelle en limitant les effets de la violence animale inscrite au « cœur de l’humanité. » À plusieurs reprises, le Pape compare l’humanité à un « polyèdre aux multiples facettes », où toutes les différences concourent à l’enrichissement de l’humanité des uns et des autres, car aucun point de vue sur la vie ne pourra épuiser le monde de possibles et de sens charrié par le fleuve éternel et divin de la vie. La culture de la rencontre et du dialogue constitue le terminus ad quem de l’amitié sociale qui constitue le centre de gravité de cette encyclique d’une politique de l’amour et de la charité. Il convient de paraphraser ici un psaume qui dit « l’Amour et la Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent. » (Psaume 85 (84), 11).

Le pape clôt son Encyclique par une exhortation au pardon en vue d’une réconciliation vraie et sincère. Mais en même temps, il fait mémoire des grandes catastrophes et massacres qui ont ensanglanté le XXème siècle : La Shoah, Le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, les persécutions des peuples déshumanisés, le trafic d’esclaves et des massacres interethniques perpétrés en Afrique encore aujourd’hui. Le pardon n’implique pas l’oubli et la mémoire des génocides, des esclavages et d’autres violences déshumanisantes doit être transmise aux générations actuelles pour servir des contre-feux aux démons génocidaires qui s’abattent sur l’humanité depuis l’aube des temps : « Le pardon, c’est précisément ce qui permet de rechercher la justice sans tomber dans le cercle vicieux de la vengeance, ni dans l’injustice de l’oubli. » (N0 252). Le Pape achève sa longue méditation dense en dévoilant l’augmentation des situations d’inégalités planétaires propices à l’explosion des guerres sanglantes aujourd’hui et dans un futur proche. C’est à juste titre qu’il parle d’une « Troisième Guerre mondiale par morceaux. » La prolifération des armes nucléaires de « destruction massive » n’augure pas d’un meilleur avenir pour l’humanité. C’est logiquement que le Pape met un terme à son encyclique, dans le dernier chapitre (Chap VIII) qui pose l’impératif théologique du dialogue entre les croyants de toutes les religions au nom de la Paternité Unique de Dieu dont nous sommes des fils et des filles, en Jésus-Christ son Verbe Éternel. La prière finale adressée à la communion trinitaire et à la fraternité universelle à l’exemple de Charles de Foucauld confiné volontairement dans le désert du Sahara laisse transparaître le mystère pascal de la mort et de la résurrection que le Christ vit en chacun de ses frères et en chacune de ses sœurs.

Conclusion personnelle : Critique philosophique et théologique de la Mondialisation néolibérale. La relève du processus deutéronomique et historiographique dans la Bible pour les Églises d’Afrique

Le Pape François a démontré avec rigueur méthodologique et arguments philosophiques probants comment la mondialisation technologique, virtuelle et communicationnelle s’accompagne par des pratiques idéologiques empreintes du racisme, de la déshumanisation des catégories d’individus et des strates sociales traitées comme des « rebuts de l’humanité » et dont le meurtre contribue à la sélection des plus aptes dans cette « troisième guerre mondiale par morceaux. » Il a soulevé toutes les pauvretés protéiformes (intellectuelles, morales, spirituelles, philosophiques, théologiques) qui obèrent l’avenir de l’humanité en diffusant une culture de l’ignorance massive du patrimoine légué par les générations d’êtres humains qui nous ont précédés depuis l’aube de l’humanité. Face à ce combat à la fois épistémologique, politique et éthique, les théologiens ont le devoir de promouvoir des connaissances à la fois théoriques et pratiques de reconnexion à la Transcendance divine et à la Transcendance de la création (macrocosme) par rapport aux individus et aux peuples (microcosme). La Bible nous montre des paradigmes anamnétiques et narratifs permettent de raconter de longues périodes historiques dans lesquelles Dieu entre en alliance avec des générations d’animaux humains qui défilent devant sa Face aux interstices de son Éternité Divine et de la temporalité des mortels qui passent en même temps que la labilité du mondeParmi ces processus historiographiques des deutéroses[8] bibliques, je mentionnerai : Le Pentateuque[9], l’historiographie deutéronomiste et l’historiographie sacerdotale. Les Africains sont ainsi invités – par une sorte d’impératif catégorique – de mettre par écrit les soubresauts, les crises, les esclavages et les libérations qui ponctuent leur insertion subalterne dans la Géopolitique mondiale depuis le XVIème siècle jusqu’aujourd’hui.

Professeur Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA

Philosophe, Sociologue et Théologien

Prophète-Président du CERCLECAD (Ottawa, Canada).

Courriels : benkung01@yahoo.fr & nabiawazi@gmail.com

[1] Docteur en Philosophie de l’université Paris IV-Sorbonne (avec une thèse en phénoménologie : Donation, Saturation et Compréhension. Phénoménologie de la donation et phénoménologie herméneutique : Une alternative ?, L’Harmattan, Paris, 2005, dirigée par le professeur Jean Luc Marion de l’Académie française) et titulaire d’un DEA en Théologie de l’université de Strasbourg, Benoît Awazi Mbambi Kungua focalise ses recherches pluridisciplinaires sur la quête d’un leadership éthique, intellectuel, prophétique et réticulaire, pour l’éclosion effective d’une « Autre Afrique », celle qui marche, fière, digne et debout, vers l’édification d’un avenir prospère pour ses populations malmenées par la crise économique dite pompeusement « mondiale ». Il est l’actuel président du Centre de Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et des diasporas (Cerclecad, www.cerclecad.org) basé à Ottawa, au Canada. Parmi ses ouvrages, signalons : Panorama de la Théologie négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2002 ; Donation, Saturation et Compréhension. Phénoménologie de la donation et phénoménologie herméneutique : Une alternative ?, L’Harmattan, Paris, 2005 ; Panorama des Théologies négro-africaines anglophones, L’Harmattan, Paris, 2008 ; Le Dieu crucifié en Afrique. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique, L’Harmattan, Paris, 2008 ; De la Postcolonie à la Mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2011 ; Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale : Michel Henry, Hans Urs von Balthasar et Jean-Luc Marion, L’Harmattan, Paris, 2015. Son prochain ouvrage a pour titre Le Tournant prophétique des théologies négro-africaines contemporaines. De l’Auto- Performativité de la DeutéroseL’Harmattan, Paris, 2020.

[2] Jürgen Habermas, La Technique et la Science comme idéologie, Gallimard, Paris, 1973 (Traduit de l’allemand et préfacé par Jean-René Ladmiral  & Id., Après L’État-nation. Une Nouvelle Constellation politique, Fayard/Pluriel, 20132 (Traduit de l’allemand par Rainer Rochlitz).

[3] Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Raisons d’agir/Seuil, Paris, 2012 (Édition établie par Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière).

[4]M. Heidegger, Le Principe de raison, Gallimard, Paris, 1962 (Traduit de l’allemand par André Préau et Préface de Jean Beaufret).

[5] Alain Touraine, La fin des sociétés, Le Seuil, Paris, 2013.

[6] Jean Baechler & Ramine Kamrane (Dirs.), Aspects de la Mondialisation politique, Cahiers des sciences morales et politiques 14, PUF, Paris, 2003.

[7] Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), L’inexistence de l’État en Afrique contemporaine et l’opérationnalisation des alternatives politiques émancipatrices,  Afroscopie IX/2019, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2020.

[8] Lire les développements exégétiques, théologiques et phénoménologiques dans mon ouvrage : Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, Le Tournant prophétique des théologies négro-africaines contemporaines. De l’Auto- Performativité de la Deutérose, L’Harmattan, Paris, 2020 et aussi mon article Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, « Du paradigme de la théologie de la reconstruction au paradigme de la théologie prophétique de la libération holistique : Transmutation, inclusion ou Complémentarité dialectique ? », in : Benoît Awazi Mbambi  Kungua (Dir.), REPENSER, GUÉRIR ET TRANSMUTER L’IMAGINAIRE AFRICAIN. La reconstruction des sociétés africaines par l’intelligence pluridisciplinaire et le travail systématique de ses élites et de ses populations. Hommage au Professeur Godefroid Kä Mana Kangudie, Afroscopie XI/2021, (Revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires), publiée par Le Cerclecad-Harmattan, Ottawa-Paris, 2021.

[9] Pour une synthèse récente des Études exégétiques et théologiques sur « le Pentateuque », je renvoie aux auteurs suivants : Olivier Artus, Le Pentateuque, Histoire et Théologie, (« Cahiers Évangile N0 156 »), juin/2011 ; Id., « Les Lois du Pentateuque », in : Thomas Römer, J.-D. Macchi et C. Nihan (Éd.),  Introduction à l’Ancien Testament, « Le Monde de la Bible N049 »,  Labor et Fides, Genève, 20092 ; Id., Les Lois du Pentateuque. Points de repère pour une lecture exégétique et théologique, « Lectio Divina N0 200 », Le Cerf, Paris, 2005 ; Pierre Buis, Le Livre des Nombres, (« Cahiers Évangile N0 78 »), Novembre 12991 ; Id., Le Livre des Rois, (« Cahiers Évangile N 86 »), Décembre 1993 ; Id., « Livre des Rois », Supplément au Dictionnaire de la Bible (DSB), t. X, col. 695-740 ; M. Noth, Histoire d’Israël, Payot, 1954 ; A. & R. Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, Maisonneuve, Paris, 1962 ; Henri Cazelles, Histoire politique d’Israël, Desclée de Brouwer, Paris, 1982 ; Id., « Le Pentateuque », DSB/1966, Supplément au Dictionnaire de la Bible, Paris, 1966, Vol VIII, col 736-858 ; Henri Cazelles (Dir.), Introduction à la Bible. Éditions Nouvelle. Tome II : Introduction critique à l’Ancien Testament, Desclée de Brouwer, Paris-Tournai, 1973 ; Jacques Briend, « Salomon dans le livre des Rois », DSB XI, col. 431-449. (Analyse littéraire des ch. 1-11) ; Id., « Théologie et récit : I Rois 12, 1-19 » in : Penser la foi, Mélanges J. Moingt, Cerf-Assas, Paris, 1993, pp. 27-36 ; D. Duval, « Salomon sage ou habile », RSR 66/1992, pp. 213-232 ; Thomas Römer, « Le mouvement deutéronomiste face à la royauté », Lumière et vie 178/1986, pp. 13-26 ; Id., « La formation du Pentateuque. Histoire de la recherche », in : Thomas Römer, J.-D. Macchi et C. Nihan (Éd.),  Introduction à l’Ancien Testament, « Le Monde de la Bible »n0 49,  Labor et Fides, Genève, 20092, pp 67-84 ; Id., « Le débat actuel sur la formation du Pentateuque », in ; Thomas Römer, J.-D. Macchi et C. Nihan (Éd.),  Introduction à l’Ancien Testament, « Le Monde de la Bible N049 »,  Labor et Fides, Genève, 20092, pp. 85-113 ; Id., « Israël et son histoire d’après l’historiographie deutéronomiste », Études Théologiques et Religieuses, 61/1/1986, pp. 1-19 ; Félix García López, Le Deutéronome, Une Loi prêchée, (« Cahiers Évangile N0 63 ») ; Id., Comment lire le Pentateuque, « Le Monde de la Bible N053 », Labor et Fides, Genève, 2005 (Traduit de l’espagnol par Corinne Lanoir) ;    Albert de Pury, Le Pentateuque en question. Les origines et la composition des cinq premiers livres de la Bible à la lumière des recherches récentes, Labor & Fides, Genève, 1989 ;